Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

CROIX VALMER, CROIX DE FER EN ENFER


Je reviens d’une exploration extrême en un village (lacroixvalmer_fr) ayant autrefois abrité un petit peuple venu par le nord. Une tribu courageuse et jeune, qui laissera de beaux vestiges, quelques constructions de caractère, mais hélas, cette brève civilisation a disparu. Ce peuple primitif de Gassinois n’est plus, il a été remplacé par un autre peuple, celui des Croisiens, tout comme l’a été son habitat. Ceux que j’ai moi-même observés survivent dans l’ombre d’un soleil de plomb et d’une gloire perdue.

Je vais vous raconter cette folle aventure.

De Dunkerque jusqu’à la presqu’île de Saint-Tropez, il faut parcourir mille deux cent kilomètres. Et avant de m’enfoncer dans l’épais boisement méditerranéen, jusqu’à mon but, j’ai traversé des villages-œuvre, tels des chefs-d’œuvre, valant largement le détour. On m’avait dit que cette presqu’île était animée d’un esprit, disons, très festif; non pas la fête de Saint-Benoît – “Ora et Labora” – mais plutôt celle-là : “Sea, Sex and Sun” ! Mais ce sont là des propos d’ignorants.
Parlons-en : de la pointe septentrionale de la Rabiou jusqu’à la pointe méridionale de la Bouillabaisse, on peut traverser cette presqu’île dans un paysage ondoyant, fait de coulées de forêts et de vignes, où le bleu, le vert et le rouge carmin se disputent la suprématie. Les paysages sont disposés comme des jardins. Ici, la main de Dieu fut tout simplement un pinceau de maître, aidé, il faut le dire, par des pluies saisonnières, parfois diluviennes, et parfois aussi pendant un mariage. La topographie n’y est pas pour rien : le point culminant de cette presqu’île, à trois cent vingt-cinq mètres d’altitude, retient en hiver les nuages trop alourdis d’une humidité puisée dans la mer tout autour. Il en tombe de quoi abreuver un abondant couvert végétal, fait d’essences typiquement méditerranéennes.

Je me suis mis en chemin, à la rencontre de cette civilisation disparue. La piste qui me mènera jusqu’aux Croisiens part de la mer, depuis le village de Saint-Tropez, au nord de la presqu’île, passant par les hauteurs du site archéologique des trois émouvants Moulins de Paillas (c’est là le point culminant), qui surplombent les villages de Gassin et Ramatuelle. Un sentier vallonné et zigzagant traverse l’imposant massif forestier abritant chênes-liège, chênes verts et pins parasols jusqu’aux lointains rivages de Gigaro, au sud de la presqu’île. Cette nature câline adoucira le choc violent que j’allais bientôt encaisser par surprise. Saint-Tropez n’est qu’un petit port, à l’abri des regards indiscrets, et de la houle venue du large. C’est une vigie au regard lointain, légèrement enfoncée dans une vaste baie, que l’on appelle ici le Golfe de Saint-Tropez. Il y eut là beaucoup de gens de mer, corsaires ou équipages de la marine royale, qui y ont jeté l’ancre depuis des siècles. Jamais ce village Phocéen ne se laissera prendre par un ennemi, qu’il soit anglais ou sarrasin. Mais, lassés par tant de harcèlement venu de la mer, des habitants ont préféré vivre, dès le Moyen Âge, sur les hauteurs avoisinantes, en position de veilleurs. Et c’est là-haut que je suis donc parti en direction des rivages sud, en passant par les hauteurs de Gassin et de Ramatuelle. Ces deux villages perchés, tout comme celui de Grimaud, réclament un effort physique que chaque randonneur devra fournir jusqu’à l’église, en leur centre. Ils sont situés entre cent trente et cent soixante mètres au-dessus de la mer, ce qui n’en fait pas des sommets athlétiques, certes, mais le départ s’effectue depuis le rivage au niveau zéro… Évidemment, cette précision ne s’adresse pas aux conducteurs, qui, eux, ne sentiront rien pendant la montée. Une escale gourmande et curieuse permet d’y voir de délicieuses ruelles caladées, parfois médiévales, bordées d’anciennes façades bien restaurées, au teint clair et aux volets mi-clos. Grimaud et son château féodal toisent cette presqu’île depuis les hauteurs de l’arrière-pays. L’un et l’autre ne sont pas sur la presqu’île, mais l’histoire guerrière de ce village et sa position dominante sur la mer et sur le massif des Maures en ont fait le guetteur naturel au service des trois villages.

Les deux tours magistrales du château de Grimaud, enveloppées dans des nuages menaçant, évoquant un château en Ecosse
Château de Grimaud

Cette douce pérégrination villageoise mène lentement vers le but de mes intrigantes recherches sur les Croisiens et leur habitat. Après ces moments de flânerie ensoleillée, il me faut rassembler l’énergie nécessaire pour basculer au sud, vers une terre bien différente. Je sais que ce moment de contraste et de vérité va se produire, une fois parvenu sur place. Il faut m’y résoudre. Je vérifie que la batterie de mon téléphone portable est pleine, je m’assure d’avoir assez de vivres et d’eau pour faire face aux imprévus, au cas où je serais retenu ou immobilisé là-bas, en ces terres rebelles à l’esthétique de la presqu’île. Je suis au village-haut de Gassin, et au loin, sur le versant sud, je peux apercevoir la mer et l’extrémité orientale des îles d’Or. Cette vue est saisissante, je suis installé à cent soixante-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. J’ai encore besoin d’une heure de concentration et de méditation personnelle avant de me lancer dans l’aventure de ce dernier tronçon, menant au village des Croisiens. De là où je suis, j’en aperçois d’ailleurs les hauteurs trop vite construites, je frissonne légèrement à l’idée d’être bientôt au contact de cette nudité crue. Alors je prends le temps d’y réfléchir, pourquoi l’esthétique des villages traversés et de la nature environnante est-elle si nourricière de mon bien-être ? et pourquoi ce qui est froid est-il tout aussi nécessaire aux corps, pour mieux ressentir la chaleur du beau ? Ces questions du chaud et du froid sont à méditer en tenant compte du temps qui passe : les chefs de villages doivent beaucoup cogiter pour bien conduire leur peuple dans une grande respiration, non pour les maintenir dans le sommeil d’un enclos.

Les Croisiens habitent ce qui est devenu un village (lacroixvalmer_fr). Ce petit peuple que je viens de découvrir a lentement vieilli. Il subsiste quelques bons vivants dans leur jeune âge, mais ils se font rares. On y vit dans une forme d’indolence, sans ressentir de danger immédiat, sans fournir trop d’efforts, car les caisses du trésor sont bien remplies par les habitants occasionnels. Les gens s’y nourrissent sans souci du lendemain car la mer est poissonneuse et les collines sont giboyeuses. Ils n’ont pas besoin de cultiver la terre, et préfèrent cultiver leur insouciance. “Le plus heureux des destins humains est de trouver quelque chose à aimer ; mais le deuxième sort le plus heureux est certainement de trouver quelque chose à combattre” (Gilbert K. Chesterton) … Il me revient cette vérité bien ciselée, et je proposerais dès que possible aux chefs des Croisiens de la méditer.

Je suis arrivé dans leur village sans bruit, en fin de journée. Quand on longe la route, d’où qu’elle vienne, on doit affronter le pathétisme des rond-points. Il y en a quatre, ce sont autant de perles, toutes moins fines les unes que les autres. Ces ouvrages sont des petites fortifications avancées, des barbacanes modernes et disgracieuses, pouvant à elles seules dissuader toute envie de franchir la lisière du village et d’y entrer. Les chefs des Croisiens imaginaient-ils que le choc visuel serait si violent et si répulsif pour toute personne qui s’en approcherait avec à l’esprit les superbes tracés au pinceau des villages avoisinants ? Les concepteurs de ces méchants ouvrages ont même pensé à installer d’étranges artefacts, tissés de fibres durcies de couleur rouge ou blanche, le tout ayant une forme sphérique. On dirait que ces incongruités, ressemblant à des boules hypertrophiées, sont posées là, sans le sapin de Noël qui aurait dû les supporter. Autant de bizarreries impudiques ne peuvent avoir d’autre fonction que répulsive. Tout amateur de belles pierres perçoit l’affront de ces horribles boules perfidement immobiles.

Je presse le pas et je baisse les yeux pour ne pas être étourdi par tout ce mauvais goût entassé sur ces boursoufflures de rond-points. Non vraiment, je me dis que la beauté ne fait pas mon ménage avec l’outrecuidance.

Je n’arrive pas à m’apaiser, tellement le choc est puissant. J’ai même l’impression d’entendre un bourdonnement… et si ces boules de Noël s’animaient d’elles-mêmes et décidaient de rouler en titubant vers moi – qui les méprise – je n’aurais alors aucune chance. Il me revient les images d’une vieille série télé des sixties, que j’ai vue récemment, cela s’appelait “Le Prisonnier”; il y avait dans ce film une immonde bulle digestive qui absorbait l’homme qui cherchait, sans jamais y arriver, à s’échapper de l’enfer d’un village de gens tellement heureux … mais numérotés. Je suis sous pression. Je pense aux Croisiens, comment s’en sortiront-ils…? et puis, comme pour vous punir d’être un poète, ils ont même érigé un trigramme s’affichant avec l’impudeur des modernistes sans goût : LCV ! j’ai le plus grand mal à discerner l’esthétique de ce trigramme, et je dois me résoudre à le prononcer comme les habitants du monde prononcent L-A (ELL’-ÊYE) à la place de “Los Angeles”; cela donne quelque chose comme ELL’-SI-VI. Mais oui, c’est la Californie, sur les terres ancestrales des Gassinois, au sud de la presqu’île de Saint-Tropez… et en réalisant cette imposture, je grimace de douleur en pensant aux Croisiens, ont-ils vraiment voulu cela ? Alors je ferme les yeux et je convoque les images parfumées des villages traversés avant d’arriver ici, et je garde espoir.

Âmes sensibles, ne lisez pas la suite mais allez plutôt visiter les ruelles et les petites places aux Ormeaux comme on en trouve si facilement ailleurs. Les images que j’ai pu ramener de cette expédition sont perturbantes, surtout si on se rappelle le labeur et l’honneur des Gassinois, au temps de l’ancienne civilisation. Les rues ici ne sont pas caladées, elles déroulent leur asphalte noir entre les quatre rond-points, ces perles outrancières. Ce sont des tentacules aussi urticants qu’inesthétiques. Ils tissent sournoisement un filet qui fige le village jusque dans ses moindres anfractuosités. Les bords de route sont parfois dégradés ou négligés, ce qui laisse penser à un lent travail du temps, que rien ne viendrait contrarier. J’y ai même trouvé une piste cyclable qui s’échappe d’un rond-point vers des lieux inconnus, en contrebas. Elle est bordée d’une végétation qui semble avoir pris le dessus et gagné facilement le combat contre les agents d’entretien; et ce n’est pas le seul endroit où ce combat est gagné par les flétrissures. Les voitures et les poids lourds filent d’un rond-point à l’autre, semblant pressés de passer leur chemin.

Les façades qui bordent ces voies de circulation prouvent que des considérations autres qu’esthétiques ont présidé à leur érection. On aimerait se tromper à leur sujet, mais les Croisiens ne semblent pas destinés à jouir prochainement d’une certaine modernité au service de leur art de vivre. Leur quotidien est fait de petites choses picrocholines, où rien ne se perd, rien ne crée, rien ne se transforme (c’est presque du Lavoisier). S’ils s’aventurent sur les terres des peuplades vivant à Gassin, Ramatuelle, Saint-Tropez ou Grimaud, ils y verront une tradition vivante qui intègre des existants nouveaux en les adaptant aux existants anciens. C’est ça la tradition ! Le temps égrène ses heures et je ne vois rien qui puisse adoucir l’habitat et la circulation des Croisiens. Je m’empresse de noter et de photographier mes observations, mais je me sens de plus en plus oppressé. “Tout suffocant et blême, quand sonne l’heure, je me souviens des jours anciens et je pleure” (in Poèmes saturniens, Paul Verlaine). Ayant été touché au cœur par la mélancolie contagieuse des Croisiens, je me décide à quitter les lieux en direction du sud, jusqu’à la mer qui me prendra dans ses vagues réconfortantes, car “ce n’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme” (dès que le vent soufflera, Renaud).

Chemin faisant, le cœur égaillé par une descente vers les rivages à quelques lieues d’ici, je fais une rencontre bouleversante.

magnifique vue ensoleillée de l'église Sainte-Croix de La Croix Valmer.
La Croix Valmer, Église Sainte-Croix

à l’abri des regards, cachée dans le coude d’une ruelle à l’écart du village, posée là avec son véritable balcon sur mer : une petite église. Quel charme romantique et silencieux ! Le temps heureux des Gassinois anciens est à jamais gravé en ce lieu comme une épigraphe immortelle (Domus Dei, inscrit au fronton). Avec le regard empli de cette rencontre lumineuse, je passe mon chemin jusqu’à mon but ultime, sachant déjà que je reviendrai ici, rien que pour elle …

Freddo

Sensasionnel coucher de soleil sur Gigaro, commune de La Croix Valmer
La Croix Valmer, plage de Gigaro

2 réponses à “CROIX VALMER, CROIX DE FER EN ENFER”

  1. bravo pour cette chronique du voyageur croisien, Frédéric! J’ai aimé la poésie, la richesse des mots, la beauté et le réalisme des photos, et ton humour… franchement on aurait presqu’envie d’aller faire un tour près de ces ronds points pour rire un bon coup…

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce commentaire que je sais être vrai et spontané ! Cela le fait bien plaisir. Tu as donc bien saisi l’esprit avec lequel je « critique » l’équipe municipale. Je ne suis pas candidat, mais si quelqu’un voulait s’y coller…🤭

      J’aime

Répondre à Hélène Toinet Annuler la réponse.