
Dans un vieil édito du 16 janvier 1884, publié dans Le Figaro, un journaliste illustre inconnu – gg – interpelle sèchement le préfet de la Seine dans une foucade parfumée : “Supprimons l’ordure et le chiffonnier. Et d’un trait de plume il a en effet supprimé le tas d’ordures; mais le chiffonnier reste, lui, sa femme et ses enfants. Le ventre creux et la bourse vide…autant les réunir tout de suite, avec leur famille, devant une bonne batterie de mitrailleuses (1)”. On sent un féroce mécontentement sourdre sous la plume de gg contre le préfet qui ne fait pas de quartier avec les ordures et ceux qui en vivent. Il faut dire que la IIIème République offraient de belles places à des Messieurs hauts en couleur. D’amples redingotes leur permettaient d’abriter leur encombrante prospérité. Ne perdez pas de temps à faire des analogies entre les personnages de la fringante IIIème et ceux de la Vème agonisante. Cette République des Thiers, Mac-Mahon, Clémenceau avait de la gueule, avec toutes ces têtes de barbier. Ça valait mieux que les Darmanin, Attal, Borne, Beaune et Dussopt. Sans même parler de Schiappa.

C’était un temps où un certain Jules Ferry encensait l’Œuvre Scolaire de la République, les mots sont violents pour les esprits affaiblis ou insoumis d’aujourd’hui : “L’enseignement est un devoir de justice envers les citoyens, la société doit à tous le nécessaire du savoir pratique, et l’avènement aux degrés successifs de la culture intellectuelle de tous ceux qui sont aptes à les franchir (2)…”. En fouillant dans mes souvenirs, j’ai même entendu un poète, héros de la Marne en 1914, nous décrire son école d’enfance, dont on peine à croire qu’elle a pu exister chez nous : “Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence(3)”.
Pour ceux qui sont moins sûrs des dates, c’est près de trente ans après qu’Haussmann, Préfet lui aussi, depuis 1853, a entrepris de grands travaux à Paris, dans une compétition avec Londres. Il prétend même faire de Paris…une fête.

C’était sans compter sur l’effusion soudaine de cette femme lugubre, un corbeau posé sur son épaule, dont le visage perfide émerge d’une lueur vacillante.
Cette Gorgone malfaisante, aux philtres d’amour empoisonnés, devient à l’aube la première des chiffonnières. Elle se glisse dans son habit de méchante Nimuë (4), réinvente le Paris d’Haussmann, elle se perd dans toutes les béances qu’elle y a creusées jour après jour, un écheveau inextricable dont elle-même ne sait plus comment en sortir. Elle se plaît dans la contemplation de son œuvre déconstructrice, Paris succombera avec moi et par moi, ou ne sera pas ! injecter son poison lent qui tuera ce beau Paris, fascinant et attirant sur son sol tant d’habitants et de visiteurs, voilà ce qui lui sied. La ville des rois de Parisis n’a d’autre avenir qu’outragé, brisé, martyrisé ! Libérez Paris, car la voilà interdite comme une Cité pékinoise !




Cette ville est asphyxiée d’odeurs et de dettes, à force d’additionner âneries sur âneries. La chiffonnière se drape dans sa laideur et espère bien que la ville ressemblera à la ZAD(5) qu’elle rêve d’ériger. Ses éboueurs sont comme les mercenaires de l’ignoble Prigogine : ils n’ont rien à perdre dans leur illégalité puisque c’est eux qui font et défont le visage de la ville. Ils commandent au Bien et au Mal et le peuple des soumis ne sait comment reconstruire.



Les détritus et les ordures ont pris possession de tous les points stratégiques, des eaux saumâtres croupissent dans les caniveaux, les déjections canines fleurissent comme du chiendent, et se disputent le trottoir avec des rats enivrés. La ville est nimbée de puanteur, des poubelles éventrées laissent s’écouler des matières indéfinies. Des corbeaux se repaissent de tant de bienfaits, ils virevoltent bruyamment, sûrs de leur impunité. La ville s’est vidée de ses habitants, d’interminables colonnes de voitures cherchant refuge ailleurs. Une lointaine sirène fait résonner son hurlement plaintif, l’air est devenu irrespirable et un malheur semble imminent.




De jeunes pillards encagoulés, venus par petits groupes de communards anarchiques s’en prennent aux vitrines délaissées, sans surveillance. Des feux de poubelle illuminent ça et là les beaux quartiers, noyant les rues de leur fumée noire et étouffante. Les secours tardent à intervenir, tant les lieux enflammés se multiplient. Rien ne semble capable de mettre fin à ce désordre voulu par la mère des vices. Les habitants demeurés sur place se sont claquemurés dans leurs caves ou dans leurs intérieurs. Le rêve d’une fuite à Varenne de la Chiffonnière occupe tous les esprits. Combien de temps encore restera-t-elle avec ses chiffonniers en grève ?



Mais ça, c’était en 2023 quand la République du Progrès s’était effondrée, alors remontons l’horloge jusqu’en 1884 : Le préfet d’alors avait la passion de la propreté à Paris, et il venait d’inventer de drôles de boîtes; notre gg avait eu une intuition en baptisant les boîtes du nom de ce personnage peu commun. Heureux cet homme ayant reçu de ses parents, Monsieur et Madame Poubelle(6), le nom propre dont le Figaro croyait moquer la géniale intuition : “Non, monsieur le préfet, ce n’est pas avec un concert de louanges que la postérité se rappellera cette mesure; on ne rira pas des boîtes Poubelle.”
Honnis soient les parisiens qui ont adopté comme mère, une vieille chiffonnière du XIXe siècle.
Freddo
- gg – Georges Grison (1841 – 1928), journaliste au Figaro en 1884. Journaliste et écrivain français.
- Jules Ferry, Assemblée Nationale , 6 juin 1889
- Charles Péguy, in “L’Argent”, 1913. Souvenirs d’écoliers, 1879-1885.
- Nimuë : dans les légendes des Chevaliers de la Table Ronde, c’est une sorcière vivant dans la forêt de Brocéliande
- ZAD : Zone à défendre
- Eugène Poubelle, préfet de la Seine. Une infime rue de Paris a gardé son souvenir, dans le 16ème, au 2 rue Eugène Poubelle à proximité de la Maison de la Radio. Cette rue ne comporte pas d’autre numéro !


Une réponse à “Sale ordure !”
Triste constatation mais si agréable à lire néanmoins.
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