Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Espèces en voie de disparition


Un ministre de l’intérieur s’est exclamé (1) dans une épitaphe messianique : “La bonne lutte contre la drogue, ce sera la disparition de l’argent liquide, puisque tout sera tracé électroniquement dans 10 ou 15 ans”. Nous voilà prévenus, le sauveur qui vient ne s’appelle plus Messie mais traçage électronique. Ce sauveur voit en nous des fraudeurs aigus, mais sa venue sur terre fera de nous alternativement de dociles contribuables ou de faciles justiciables. La prière des Chrétiens semble bien timide, quand elle avoue la faiblesse humaine face à l’argent liquide et à ce nouveau Fouquet  : “…et ne nous laisse pas entrer en tentation…”. La tentation quotidienne pour toutes ces petites gratifications et contreparties non déclarées vit ses dernières années, puisqu’ainsi va l’argent “liquide” vers sa propre fin, après deux mille six-cents ans de bons et loyaux services.

Pièce en électrum (or et argent) frappée à Sardes par le roi Alyattès, qui régna sur la Lydie entre 610 et 560 av. J.-C. Ses pièces portaient son emblème, une ou plusieurs têtes de lion.
Pièce frappée en Lydie vers 600 av.J.-C.

A bien regarder, demandons-nous si l’histoire des fraudes et des indélicatesses, permises grâce à l’invention de l’argent liquide, ne serait pas comme la face cachée de la lune :  sombre et effrayante, mais indissociable de la face éclairée, qui, elle, a accompagné le progrès humain. De l’Orient à l’Occident, les civilisations ont toutes appris à mesurer le temps et à se localiser sur terre et sur mer grâce à cette face éclairée. Les Calendes romaines et les Néoménies grecques, premier jour du mois lunaire, ont permis l’instauration de règles et de festivités sociales. Ce jour-là les débiteurs réglaient les créances inscrites aux Calendaria. Les romains nous ont inspirés jusqu’aux portes de nos maisons : c’est par là que nous arrive le calendrier (mot dérivé des Calendaria romaines) annuel de La Poste, juste à l’heure du dîner, et en échange d’un billet qui ne sera jamais déclaré.

La lune illumine les imaginaires depuis…la nuit des temps. En été, elle monte sur scène et se joue de nos lieux familiers pour les draper de sa lumière spectrale. Elle joue son rôle à merveille, celui d’embellir le réel qui nous entoure. Le ministre lui-même ne rêve pas de sa disparition au motif qu’il y aurait en elle,  une face cachée dans l’ombre, peu connue et peuplée de fraudeurs.

L’argent liquide aussi nous enseigne la valeur réelle de nos désirs et de notre labeur. Le sou, que l’on pesait avec précision au trébuchet, passait librement de la main à la main, c’était le prix à payer. L’argent liquide a bien une odeur, contrairement à ce qu’affirme l’adage. Pièces de monnaie et billets laissaient des traces sur les doigts et imprègnaient l’air d’un parfum capiteux tout autour. Le ministre en a vite perdu la tête, mais aussi la trace, puisque cet argent liquide avait aussi sa face cachée.

A la boulangerie, le pain s’échange contre un clic fantomatique du client. Sa main ne rencontre plus celle de la boulangère, c’est son smartphone qui s’accouple en une seconde avec un terminal-électronique-de-paiement. Celui-ci ne fait plus qu’un avec le bras de la boulangère qui semble ainsi ne pas avoir de main. Le pain a le même goût qu’avant, mais il n’a plus de prix. Ou du moins, son prix vaut un clic. Le travail du boulanger vaut juste un clic. Le billet d’avion vaut aussi un clic. Tout comme la chambre d’hôtel réservée sur Booking. Et le quoi-qu’il-en-coûte et autres boucliers tarifaires qui déferlent par centaines de milliards d’euros n’ont pas plus d’effet sur le vulgum pecus (2) que mon clic n’en a sur la boulangère. 

Et c’est là qu’est l’os.

Je me souviens qu’un jour, à la lisière de l’enfance et de l’adolescence, j’avais reçu en cadeau un billet de 1000 francs (3) pour un bon classement à l’école. Un lien intense, voire tragique, s’était tissé au moment où cette récompense est passée de la main généreuse vers la mienne. Le droit d’usage de ce billet m’était intégralement transféré, je sentais la puissance dont ma main était subitement pourvue, en détenant ce billet où s’exposait la face du cardinal de Richelieu. La morgue de cette figure du plein pouvoir me semblait capable de m’ouvrir les portes de tous les rêves. Il fallait réfléchir à la meilleure façon d’utiliser la liberté d’achat qui venait de m’être accordée en abondance. Peut-être devrais-je d’abord soustraire ce concentré de richesse du regard des autres, afin de ne pas attiser leurs tentations… la vie avait pris une couleur pastel de soleil-levant, depuis que ce billet faisait partie de mon patrimoine. Les préoccupations de la journée et de celle du lendemain ne valaient pas autant que le chiffre 1000 dont le nombre de zéros me semblait interminable. Un horizon lointain venait de s’ouvrir, chargé de légèreté.

Le prince des billets, ce n’est pourtant pas mon Richelieu, mais Abraham Lincoln, sur le Cinq Dollars des Etats-Unis. On pouvait tout acheter avec le “billet vert”. En voilier aux Caraïbes, on s’en servait pour acheter les bananes-figues à des jeunes vendeurs dans leur embarcation. Presque partout on accepte d’être payé en billets verts. Qui voudrait être payé en Deniers de Macédoine du Nord ou en Tugriks de Mongolie ?

Billet de 5 Dollars – Lincoln

Et oui, une cohorte humaine, à perte de vue, depuis tant de siècles, a fait son apprentissage de ses droits et devoirs mutuels, sous l’autorité d’espèces sonnantes et de billets à compter et recompter. Le chiffre inscrit, mais aussi la matière et les dimensions de ces espèces ont solidement formé les esprits aux notions de prix et de valeur marchande. Tout le monde comprenait charnellement,  ce que représentait un paquet de cigarettes payé avec un billet de dix francs ou une prime à dix-mille francs. On pouvait se représenter mentalement des billets de banque qui, rangés dans un portefeuille ou glissés dans une poche, formaient une liasse d’une certaine épaisseur. C’était tangible et agréablement tactile.

L’argent liquide est en voie de disparition et les esprits humains sont les grands perdants de cette catastrophe. Ils ont perdu l’usage de l’argent à claquer qu’ils ont remplacé par l’argent à cliquer. La perte de repères en est massive et les cerveaux sont rendus inaptes à comprendre les chiffres en euros. Et si les français réalisent que de grands leudes (4) français ont une puissance qui se compterait en milliards de billets de mille francs, alors des vents mauvais vont se lever sur la France. La réforme des retraites va pouvoir attendre des jours meilleurs.   

Car si la culture de l’argent liquide avait survécu à l’invasion du “traçage électronique” voulu par le ministre, la réforme des retraites aurait pu passer comme une évidence. Chacun aurait compris le sens de ces déficits, chiffrés en milliards d’euros. Tout le monde aurait eu le même réflexe de visualiser ces milliards sous forme de billets. Cet exercice de comptage mental aurait tellement accaparé les esprits, que nul ne songerait plus à manifester ou à faire grève. Un rêve qui serait devenu réalité : une réforme française qui aurait été adoptée, sans révolte, sans menace de dissolution, sans dépasser les Bornes de Madame la Richelieu à Matignon.

Mais là, ces milliards ne sont vus que comme des clics incandescents, ils n’ont plus l’odeur des vieux billets tant aimés, qui unissaient les générations dans un monde de partage et d’affection palpables, en voie de disparition.

Freddo

  1. Gérald Darmanin, lors d’une réunion publique en soutien au candidat Benjamin Haddad dans le 16ème arrondissement de Paris, mardi 31 mai 2022.
  2. Vulgum pecus : le commun des mortels (in Larousse) 
  3. Anciens francs de 1955
  4. Leude : Sous les Mérovingiens, homme riche et puissant, lié par serment au roi (in Larousse)
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2 réponses à “Espèces en voie de disparition”

  1. Comment va faire la souris pour déposer le petit billet sous l’oreiller de l’enfant qui a perdu sa dent? Belle analyse de cette triste destinée de l’argent. Bravo Fred Do

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