
En été, le temps des vacances et les jours ensoleillés s’étirent à l’infini. Profitant de cette générosité du ciel, on peut choisir d’emprunter de petites routes avec insouciance et de s’imprégner des lieux. Basta, point d’heure d’arrivée sur le tableau de bord.
Jamais les grands axes routiers ne livrent de secrets ni ne révèlent quoi que ce soit, si ce n’est une moisson d’informations digitales, partagées par d’autres Wazers. Vous êtes un point du maillage satellitaire, mais vous n’êtes pas présent dans le paysage traversé.
De l’enfance, il me revient les orbes et lignes droites de petites routes forestières parcourues en famille dans les Ardennes. Elles étaient faites d’un asphalte rougeâtre tirant sur le rose, comme dans une bande dessinée. Aujourd’hui, on n’en voit plus, ce qui élève ce souvenir furtif au statut d’enluminure exagérée. C’est ainsi que la mémoire lointaine et la vue du réel s’entremêlent pour fabriquer en vous une perception puis une émotion. Les routes secondaires peuvent vous mener à la vérité d’un lieu, à sa véritable physionomie. De telles routes font perdre du temps, rendant l’horaire d’arrivée incertain. Comble de l’étrangeté, il se peut même qu’elles soient hors d’atteinte de la 4G. Cette contrariété, réelle à l’ère post-moderne, n’était pas imaginable sur terre du temps de mon enfance. L’attention des passagers était concentrée sur l’extérieur, chacun y puisait une brève inspiration pour commenter la vue à proximité ou dans le lointain. C’est à qui en verrait le plus.
Les patelins traversés portaient des noms très bavards et au fort accent : à quoi pensez-vous et qu’entend-on grésiller, en arrivant à Beausoleil (06) ? Et quelle histoire, en entrant à Crillon-le-Brave (84) ! Sur ces vieux panneaux en ciment, on avait le temps d’y lire comme sur une table d’orientation. Mais exit tout ça ! bientôt une norme européenne instituant leur calibrage en 3D. L’esthétique des paysages n’est ni normalisée ni “designée”. Elle a émergé de génération en génération, comme un puzzle prend lentement sa forme définitive.
Et voilà que cet été je débusque une espèce de panneau très peu connue, en voie d’extinction, il faut bien le dire. C’est un panneau dans un état de vieillissement avancé, ayant perdu beaucoup de son éclat, il tangue dans un dernier effort pour mériter l’attention des conducteurs. Peine perdue, son agonie va durer. Il est en forme de croix latine, ce qui a scellé son sort funeste. Le monde se transforme et abandonne imprudemment, dans le fossé, les belles idées d’antan .


En le voyant dans cet état de déréliction, on s’interroge sur les raisons de son abandon en bord de route. Un tel panneau, longtemps sûr de sa mission d’intérêt général, est symbolique d’une société qui n’est plus. Il peine à véhiculer un message périmé, devenu abscons pour 90% des conducteurs et bien souvent sans importance pour les autres. D’ailleurs il faut être à l’affût des raretés pour l’apercevoir et plus encore pour le déchiffrer. Or le conducteur a d’autres priorités que de chiner au volant… Et, quant à imaginer son effet sur les usagers de la route qui le verraient, inutile de s’éparpiller en hypothèses : on peut affirmer qu’il est de strictement aucun effet. Personne ne va changer sa conduite après l’avoir lu. Alors pourquoi ? Pourquoi la mairie ne l’a pas encore retiré, comme c’est le cas presque partout ailleurs ? au début j’ai pensé qu’il y avait une réticence ancestrale à faire taire ce panneau appelant silencieusement aux assemblées dominicales (en français : messes hebdomadaires du dimanche); ce serait peut-être comme démonter le clocher du village, déloger le carillon d’un campanile provençal ou interdire L’Angélus (celui de Millet ou en vrai). Et oui, autant de légèretés municipales, si elles étaient commises, vaudraient à leur commanditaire des réprimandes du Ciel ou de ses affiliés sur terre, sans compter l’irascible Stéphane Bern. Mais non, il ne s’agit en fait que d’un étrange panneau, non admis au code de la route, dont l’expulsion par le maire ne soulèverait aucune indignation. L’autorité du maire est largement suffisante pour mettre fin à l’affront d’un panneau aussi ostentatoire. Mais pourquoi, diable, ne le fait-il pas ?? bien d’autres maires ont condamné de semblables panneaux, pour refus d’obtempérer, doublé d’un possible trouble à l’ordre public.
Et bien, puisque les autorités locales semblent bien disposées à l’égard de sa présence, autant lui conférer un statut propre à satisfaire la vérité. Voici la première vérité : comme il n’a plus du tout d’audience, ce que nous dit ce panneau est entré dans l’Histoire. C’est précisément le point qui doit nous convaincre que sa présence discrète n’est pas dûe à un oubli du maire. Ce panneau témoigne d’une tradition millénaire dans cette région (Massif des Maures, en Pays d’Oc provençal), comme elle l’était partout en France : celle de se rassembler à la messe chaque dimanche. Le maire n’a tout simplement pas voulu déraciner un symbole de la culture et des traditions de son village. Car non, le monde n’est pas un village ! et son village est tout simplement fier de puiser à la source de sa longue histoire : “La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de pensée et de vivre” (Milan Kundera).

Et voici la deuxième vérité : Il y a de la douceur dans ce panneau accueillant, avec ses bras en croix, grand ouverts. Il faut déjà ralentir un peu pour lire ce qu’il vous annonce : “Automobilistes, sachez qu’il y a une église ici, comme dans toutes les communes. Elle vous est ouverte sans condition ni droit d’entrée. Il y a même des messes le dimanche”. Tenu à distance des arrogants panneaux ne sachant ordonner que des “Moins vite !” ou des “Stop !”, il nous invite à faire silence, à aimer les rencontres et à ré-apprendre nos traditions.

Voici enfin la troisième vérité : Il n’est pas la peine d’hurler ou de tuer pour avoir raison. La sobriété de ce symbole, en forme de croix silencieuse dans son fossé, nous rappelle une autre éternelle humilité : celle de la crèche.
Freddo










