Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Terre !


Un troupeau de moutons aux pieds de la chaine du Sancy par temps ensoleillé
Les Monts du Sancy (63), août 2021

Vêê-ni ! vêê-ni !”, savait-elle objecter à ses moutons qui aimaient apparemment se disperser. On dit que les moutons reconnaissent la voix de la bergère. La vieille dame Delair conduisait chaque jour son troupeau dans les herbages qui se formaient naturellement au creux des sillons après la moisson, dans la profondeur des terres encore vives. Elle usait de ce patois auvergnat pour commander à ses pelotes de laine réfractaires mais grégaires. Le troupeau était genré, comme c’est la règle dans tout le règne animal, des boucs et des brebis partageaient la même liberté, dans une différence physique qui ne nous avait pas échappé. Nous étions des enfants, qui aimions ces moments, un peu fascinés par ces bonnes manières entre la frêle vieille dame, ses chiens et ses moutons. Et puis elle avait toujours une miche de pain de campagne, croustillante et brûlée, un couteau avec lequel elle tranchait de généreux morceaux dans son Saint-Nectaire bien rond, sorti d’un torchon à carreaux. Elle s’asseyait sur un tronc d’arbre et partageait ce viatique avec nous, sorte de petits lutins inutiles dans la chaîne de commandement, mais égayant cette tournée champêtre. «Le labourage et le pasturage estoient les deux mamelles dont la France estoit alimentée et les vrayes mines et trésors du Pérou»(1).

Cinquante ans plus tard, j’ai retrouvé de semblables moutons, parqués dans leur enclos égal à une cellule de prison, au salon de l’agriculture de la Porte de Versailles. Je n’y suis pas venu pour voir les moutons, mais c’est la seule tête un peu déprimée que je rencontre en m’enfonçant dans l’immense pavillon 1 des “Ovins, porcins, bovins”. Car de tristesse en cet endroit, il n’y en a pas la moindre goutte. Le port de la bonhomie et la joie semblent servir de laissez-passer à l’entrée. Le monde rural des années soixante-dix est en train de remonter du fond de mes lointains souvenirs, du moins s’expose-t-il avec un succès tel que les portes du salon ont dû être fermées dans l’après-midi. Ce salutaire blocage des entrées a m’irradié, déclenchant une envie de dénicher un ou deux bons plans bien paysans. 

Un stand ou l'on confectionne l'aligot et ou s'attablent d'innombrables convives
L’aligot du Cantal

Cette foire bruyante est comme celles qui se tenaient à Provins-la-médiévale et partout dans les seigneuries du royaume. Commerce et fêtes se disputaient l’avantage. Le terroir nourricier, garni de familles villageoises, est propice à la fête. Des petits groupes folkloriques basques, béarnais ou corses se mettent bruyamment en scène improvisée au milieu de cette foule, leur musique et leurs voix font résonner les hautes vallées embaumées de végétation estivale. Oui, cet instant à la Porte de Versailles me rappelle l’odeur des granges et des étables. On pourrait y entendre le tintement des clarines, on y sentirait les fumées envoûtantes des kermesses, l’appel de l’Angelus y sonnerait avec ferveur. Il y a un vacarme qui vous arrache de la joie, car au fond, nous sommes tous extraits d’un village, c’est comme inscrit dans les gènes et dans ces vers : “Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village fumer la cheminée…?”(2)

Beaucoup de monde - jeune - se presse pour déguster les délicieuses bières des Brasseurs Français.
Brasseurs de France

Des centaines de milliers de visiteurs venus de partout, en famille, entre amis, sans limite d’âge, se pressent pour communier ensemble dans cette vitalité rurale. J’assiste à un mouvement migratoire, un retour vers les campagnes désertées ou… vers les meilleures tables et terrasses de campagne. Les attroupements gustatifs autour des produits de la terre se sont formés par dizaines à chaque recoin du Pavillon-7 “Produits et saveurs de France”, surmonté du pavillon “Concours général agricole des produits et vins”. La gastronomie rurale se propose généreusement d’être le carburant d’une jovialité entre jeunes ou vieux, décidés à en découdre dans des joutes aux fous-rires enchanteurs. Leur spectacle de place du village, devient vite un prétexte à une vendange d’arômes viticoles à l’effet très démultiplicateur… Un joli Saint-Véran peut-il être suivi d’un Gigondas ensoleillé, ou vaut-il mieux enchaîner sur un délicat Pouilly Fumé de Loire ? leur compétition se déroule donc sur des milliers d’hectares de Vignes françaises.

Ici on pratique un vivre-ensemble aux racines profondément plongées dans l’inconscient d’une enfance assumée, un temps qui ne vous accablait pas de diversité ou de minorités. Au salon de l’agriculture, comme dans le monde réel, on se rassemble parce qu’on se ressemble. Alors à quoi ressemblent-ils, ces festoyeurs paysans ? à ça : «…toute une république d’hommes, de femmes et d’animaux. Des garçons, des servantes, des marmitons, des rouliers attablés sur des poêles, sur des réchauds, des marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent. Mens agitat molem »(3)

Village-Donjon-Clocher : voilà les trois fleurs de lys, emblème de ce pays immémorial, recherché pour la douceur de ses paysages valonnés, ses 29.500 villages(4) et ses tables savoureuses. Au salon de l’agriculture, on en oublie vite une triade concurrente – Liberté.Egalité.Fraternité – qui pourrait bien devenir tout aussi inflammable qu’une poubelle en grève à Paris !

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Cotignac (83), Août 2019

Freddo

(1) Maximilien de Béthune, duc de Sully et pair de France, surintendant d’Henri IV, roi de France (de 1589 jusqu’à son assassinat en 1610).
(2) Joachim du Bellay (1522-1560). Heureux qui comme Ulysse est un sonnet écrit entre 1553 et 1557 à Rome. 
(3) Alexandre Dumas, Grand Dictionnaire de Cuisine, Alphone Lemerre Éditeur (1873). Mens agitat molem : « L’esprit meut la matière » (VIRGILE, Énéide, liv. VI, v. 727). Cette formule sert à désigner tout ce qui marque l’empire de l’esprit sur la matière et la suprématie de la pensée, de l’intelligence et du génie (in https://www.facebook.com/LaFrancePittoresque/)
(4) in JDD, 2021. Selon l’Insee, une commune de moins de 2000 habitants est considérée comme un village.


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