Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

L’hiver, le feu et le dieu


La neige n’est pas venue jusqu’à nous, cet hiver, mais le froid a eu carte blanche pendant quelques journées et soirées. L’air extérieur est pesant. Le soleil peine à émerger d’un horizon enfoui sous les brumes et nuages. La nuit tombe soudainement, alors qu’il faisait jour. Et comme si cela ne suffisait pas à ce ravinement moral, voilà qu’il y a des anti-tout partout. L’époque est plongée dans une ambiance boréale. Et si on allumait un feu, en ce dimanche hivernal ? Quelques gestes simples et précis, entourés de prudence, suffiront pour enflammer joliment du hêtre bien sec. Des petits crépitements lumineux se mettent à batifoler avec les flammes, et l’odeur un peu capiteuse de bois brûlé ne va pas tarder à s’élever. Le feu est un art, il est sur scène, costumé de multiples teintes selon l’emplacement, la taille et le nombre de bûches qu’on y dispose. C’est un travail d’artisan depuis Prométhée(1) et, plus récemment, c’est le bonheur au cœur de nos soirées d’hiver, depuis les vacances d’enfance à la campagne.

Les flammes dans la cheminée s’activent joyeusement, sans égards pour les insidieuses « particules fines ». Quel autre siècle se souciait des « particules fines » ? cette formule de sorcellerie aurait pu être inventée pour prendre en tenailles les infidèles et autres mécréants de la santé-avant-tout. Alors mon petit feu cabotin dans son âtre,  espiègle avec son public, bientôt interdit de scène ? Ce siècle a débuté sur une tragédie pour le beau et l’enracinement, car ils seront bientôt remplacés par « la grande ambition des force du progrès, c’est à dire l’arrachement total de l’homme à la loi naturelle »(2). À tous les exilés chez eux, déracinés de leur culture d’enfance, démoralisés biologiques, je propose l’antidote de l’homme ordinaire des premiers temps : la délicate beauté de l’artisanat d’exception !

Gros plan sur mon feu de cheminée. Dans l'âtre, une belle flamme orangée s'élève dans des contorsions

Que ceux qui ferraillent pour la retraite plus jeune, ou pour « choisir » leur fin de vie dans la dignité, pour mettre fin au patriarcat ou pour abolir l’oppression des stéréotypes culturels, allument des bougies pour la divinité de la sagesse : la belle Athéna, celle qui fut élevée au sommet de la cité grecque, a insufflé beaucoup de sagesse à tous les artisans, qui en ont fait leur protectrice au point d’en devenir immortels. Et oui, immortels ! voilà donc un périple humain ineffaçable, que ni les guerres, ni le Covid, ni les tragédies, ni les insoumis ne peuvent arrêter dans sa course folle à travers les siècles. Les beaux artisans d’antan se donnent la main dans une sorte de chaîne de transmission invisible et sans fin entre les générations. Puisqu’ainsi va ce siècle anthropocentrique, posons-nous ces trois questions sur ces artisans, pour voir de quel bord sommes nous : Sont-ils tous des opprimés de leurs aînés de qui ils ont reçu le goût et le savoir ? Ont-ils tous subi la violence de cette fourberie qu’est la transmission ? Sont-ils asservis aux stéréotypes culturels par cette invention inhumaine qu’est le compagnonnage seniors-jeunes ? Ils ont du génie, méticuleux passeurs d’esthétique, formant une joyeuse ronde sous la voûte constellée de leurs ancêtres. Quand tout serait à terre, Athéna redescendrait de son Acropole pour choisir parmi les survivants, ceux à qui elle redonnera de la sagesse.

Mais c’est toujours l’hiver, et le très bel artisanat est un puissant neutralisant contre la déprime hivernale. Attention au porte-monnaie si on est de droite ou aux frustrations de classe si on est de gauche. Car il faut bien admettre qu’une Maison presque bi-centenaire s’est imposée comme une icône du genre. Elle porte son nom au fronton comme un défi au temps qui passe. Il évoque une autre divinité grecque. Un dieu agile, aux pieds ailés (et zélés) aimant la traversée des longues distances. Un petit dieu, n’hésitant pas à jouer les intermédiaires entre les résidents de l’Olympe et les mortels terrestres. La déesse a séduit le dieu. La sagesse d’Athéna a donné à Hermès son éclat de voyageur.

Dans cette Maison de demi-mortels, le talent des artisans a d’abord porté haut la mode des beaux harnais en cuir pour élégantes montures puis celle des malles pour aventuriers séducteurs. L’époque aujourd’hui est plus Tripadvisor qu’Hermès, mais on est sur deux concepts qui cohabitent bien; l’art de voyager en toute beauté est  possible, avec un dieu des voyageurs. L’artisanat d’exception se joue des époques, il transmet ses gestes parfaits et se nourrit de passion. Comme un orchestre travaillant Mozart jusqu’à la perfection, une troupe de théâtre rejouant l’éternel Corneille, un vigneron assemblant un vin aux arômes subtils(3), ou une manufacture fabriquant de belles voitures de course.(4)

Comme il est de notoriété au sujet de cette Maison, elle n’est pas accessible au commun des mortels. Mais qui se revendique d’être commun ? ne cherchez pas l’écriteau un peu ingénu « Entrée libre ». Alors, je vous invite à une petite immersion dans l’excellence artisanale. Il faut s’y donner l’air bravache de celui qui saura affronter la réalité de la vie chère sans souci de fin de mois. On est ici comme dans un Cinq Étoiles discret, pas de dorures ni de marbrures, d’aspect trop érotique. On est plutôt dans l’ambiance romantique du soir, après le match de polo. On est plus entre amateurs de belles carrosseries, ou amatrices de beaux accessoires, qu’entre parvenus à la plastique chirurgicale. A l’intérieur, une  nombreuse valetaille vous attend, prête à vous secourir à chaque changement de direction pendant votre déambulation dans la boutique. Les pas sont feutrés malgré une surpopulation, en ce jour de semaine, et le français n’est pas la première langue parlée. Les objets mis en vente sont captivants et répondent aux normes anciennes de discrétion : ici ce sont des habitués du haut-de-gamme, ne lisant pas pour la première fois ce type d’annonce « Prix : veuillez nous consulter ». Des matières triées sur le volet par les meilleurs artisans, jouant sur toutes les harmonies de gestes délicats ont permis de mettre en expo-vente des articles d’une exceptionnelle finesse. C’est comme si vous parcouriez le musée Rodin ou le musée de la faïence à Moustiers. Ce jour-là, la plus noble conquête de l’homme était mise à l’honneur dans toutes les vitrines et expositions à l’intérieur. L’étalagiste ayant signé ce travail d’artiste a dû s’inspirer d’un trot matinal sur une des allées cavalières autour du très chic Club de l’Étrier. En ressortant, c’est comme si je quittais un univers en 3D; Hermès est une fabrique d’émotions, mais toutes sont artisanales !

Il y a ceux qui offrent. Offrir ou recevoir un cadeau Hermès sera toujours un geste rare et un plaisir garanti. L’artisanat à ce niveau d’exigence a atteint le symbole. Offrir un symbole laisse des traces du rituel : on discute à quelques-uns de l’audacieux projet, on en collecte les contributions, faisant de chacun un mécène, et quand vient l’heure d’acheter, il faut bien plus qu’un rapide examen des lieux dans l’immense boutique aux mille couleurs. Ici, on ne pioche pas dans les rayons parmi une kyrielle de produits clonés en Chine. On offre un seul sac orange, contenant une unique boîte ceinturée de son célèbre bolduc. Et les voix se mettent à jouer du Forte ou Fortissimo et s’enlacent tendrement autour de l’objet délicatement extrait de l’écrin orange. Il fait bon et chaud dans le cercle des plus riches…

Sur le chemin du retour, je me suis arrêté, cette fois-ci pour acheter, dans mon épicerie Naturalia. Un lieu bienveillant et plein de produits pressentis comme les plus naturels. En y rentrant, je suis resté là un instant, essayant un petit jeu : plaquer en image virtuelle la physionomie des allées Hermès sur les travées de cet espace haut en frugalité. Résultat : le contraste entre les deux boutiques apparut abyssal, impossible à réconcilier. Et bien c’est le signe qu’après l’exception Hermès , je suis de retour au petit village de mon enfance, celui des mortels.

Intérieur de la boutique Naturalia, rue des Sablons, Paris

Que la morosité de l’hiver s’installe sur fond de crises et d’impopularité, allez faire un bon feu ou admirer le dieu Hermès aux pieds agiles, le dieu des artisans immortels. 

Freddo

Joli encadrement en Pitchpin représentant le village de Pont-du-Château dans le département du Puy de Dôme
  1. Prométhée : le Titan Prométhée aurait dérobé le feu sacré de l’Olympe pour en faire don aux humains. Courroucé par cet acte déloyal, Zeus le condamne à être attaché à un rocher, son foie dévoré par l’Aigle du Caucase, et repoussant la nuit.
  2. Sylvain Tesson, 3/11/2020, in Le Figaro
  3. Lynch Bages 1959, Pauillac, Cinquième Cru au classement de 1855
  4. Mercedes-Benz W25, automobile de course construite de 1934 à 1936

Laisser un commentaire