Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Soho British


Un Duc Normand(1), s’exprimant en langue française d’oïl, alla s’emparer en 1066 de la couronne anglaise, qui venait d’être posée sur la tête d’un parjure plus ou moins cousin, du nom d’Harold. C’est ce que raconte la tapisserie de Bayeux. On ne compte pas le nombre de mots français qui débarquèrent des drakkars normands à ce moment-là. La preuve, les anglais promettent sans modestie des soi-disant “Pâtisseries” à l’intérieur de certaines boutiques. Ces bravaches ont même falsifié à la hâte notre “cul-de-sac” un peu polisson, dans lequel on peut curieusement pénétrer et en sortir par une autre extrémité, ce qui ne se fait pas chez nous. Un cul-de-sac français est fermé à l’autre extrémité ! Pour tous ces ralliements lexicaux, le récent Brexit a-t’il pensé à traiter les arriérés de paiements à la France, dûs au titre des droits d’auteur majorés (depuis 1066)  ? Ah, nous y voilà…mes droits ! En France, la lutte pour les droits est inscrite dans notre patrimoine génétique, il y a toujours un droit disponible aux guichets publics, et il y a toujours des camarades ou des minorités pour le réclamer. Ces gens-là chérissent les passions tristes et nourrissent l’espoir vain du “droit à la paresse” (Sandrine Rousseau), au frais de ceux qui bossent, qui se créent une vie et en sont devenus bons contribuables et donateurs éclairés. Que dit la sagesse au sujet des revendicatifs ? Charité bien ordonnée commence par soi-même. Aide toi et le Ciel t’aidera…

Sans doute faut-il s’inquiéter de lancer un avis de recherche : que ceux qui ont dérobé l’art de vivre en France nous le rende vivant ! comme dirait le poète Joachim(2), en exergue de ce blog : “Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux, que des palais Romains le front audacieux. Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine”. Il aimait sa thébaïde en Anjou plus que les portiques à colonnades de la Rome impériale. Faut-il encore s’inquiéter de la langue française en déshérence inclusive, dont l’intonation est pourtant plébiscitée par les anglophones cherchant la franchise de nos voyelles plutôt que l’ambivalence de leur diphtongues…

L’honnêteté pousse à dire que la France a plongé dans la radicalité adolescente, elle qui a été l’aînée de la scène européenne depuis Jeanne d’Arc. C’est une interrogation : pourquoi ce pays refuse-t-il désormais de briller ? émeutiers ensauvagés, gravats des manifs, revendications, vocabulaire léniniste et gaz lacrymogène : y-a-t’il encore un chef ? Alors, en cette fin d’année, partons avec le Duc Guillaume jusqu’en Angleterre. Et oui, je me croyais Armagnac et me voilà un peu Bourguignon(3)

D’emblée, la discorde en France se fait concorde en Angleterre. Partout, de Londres à Birmingham, la langue anglaise fait le travail : elle est un tremplin pour les phrases émollientes serties de sourires bien perceptibles. Inutile d’élever la voix, pas la peine de dégainer des mots ou des regards de Conquérant. En bref et en permanence : être  techniquement poli et politiquement correct. Cette propreté langagière est également répandue sur les trottoirs et les caniveaux : ils sont propres ! Il faut dire qu’ils sont nettoyés… Il y a toujours un gilet jaune pour prendre en charge la propreté des sols à vos pieds. Les poubelles de rue, affichant un “Litter(4) très british en bandoulière, sont nombreuses et jamais à l’abandon. Forcément, puisque le gilet jaune veille à leur respectabilité touristique. 

Les “double-deckers” et les “black cabs(5) de mes vingt ans ont filé à l’anglaise, exit. On ne les reverra plus sur la scène, sans doute trop polluants trop vieux, mais des versions remasterisées les ont remplacés, à Londres et ailleurs. Les uns et les autres imposent leur couleur à la rue londonienne qui peut d’un seul coup s’enflammer de rouge, ou se teindre en noir, au hasard de la circulation. L’ancienne Birmingham, forteresse de la révolution industrielle et de l’aristocratie financière, n’est plus. Elle a disparu dans le Blitz(6). C’est une ville en (re)construction, plus que jamais irriguée de canaux où flottent des péniches immobiles, étroitement calibrées sur de minuscules écluses. Des kilomètres de chemins de halage courent le long de ces canaux, que des terrasses éclairées viennent parfois joyeusement encombrer. 

Peu de vélos, pas de blabla sur les “mobilités douces”, et pas d’accidentés. Tout le monde n’a pas la chance qu’a eu le maire de Kiev, conseillé gracieusement par la Mairie de Paris. Elle cherche apparemment et sans dignité à lui revendre des pistes cyclables entre deux bombardements. Mais ici, bus, métro et taxis font leur job, ils vous transportent vite, bien et cher. Moins de subventions publiques, plus de voyageurs transportés, c’est radical et ça marche.

Les Royal Horse Guards de Buckingham, dragons et cuirassiers, sont à l’honneur, ils ont conservé la devise, orthographe comprise, prononcée par Edouard III au sujet d’une jarretière échappée de sa belle partenaire : “Messieurs! Honi soit qui mal y pense”. C’était la grande époque où une Guerre entre nos deux Royaumes pouvait, dit-on, durer Cent Ans(7). Les cavaliers d’aujourd’hui, dans leur tunique et cape rouges ou bleu-marine, paradent sur de fringants pur-sangs. Les marques du temps auraient-elles oublié de s’imprimer sur ces traditions centenaires inchangées ? Sikhs et autres citoyens du monde font escale le long du Mall qui mène à Buckingham, pour apercevoir la relève et n’ont rien à reprocher à ces éternels vainqueurs. Nos bataillons de grenadiers impériaux, défaits à Waterloo par l’armée de Wellington, mais refusant de se rendre, pourraient aussi tenir la bride haute. Non, la Garde n’a pas l’honneur des traditions dans sa patrie; dommage, car les écuyers sont beaux, eux aussi, sur leur monture Républicaine. 

Londres et Birmingham, les deux plus grandes villes du Royaume sont parfumées d’arômes et de saveurs d’outre-mer. Les visages des Londoniens et des “Brummies”(8) ont gardé pendant des siècles la blanchitude de la crème anglaise, mais aujourd’hui ce n’est plus vrai . Avec le temps, la crème est un peu montée en couleurs du Commonwealth. Le grand marché de Birmingham ne ressemble en rien à Covent Garden, si ce n’est la densité des échoppes et du chaland. Inutile d’y chercher un vendeur “born-and-bred(9). Les accents entendus trahissent une pratique récente de l’anglais, acquise principalement en deuxième ou troisième langue orale. Et les tenues vestimentaires ne correspondent à aucune tradition ou gravure de l’ancienne Angleterre. On en croise, nombreuses, sans trouble à l’ordre monarchique : de très coquines ou de très sarrazines ! n’allez pas chercher plus loin qu’une morale jésuite : n’importe quelle idée, si elle est jugée bonne peut être suivie. Mais en terre anglicane, pas de Jésuites sur la voie publique, et les tenues d’inspiration religieuse ne sont d’ailleurs pas très catholiques ! 

Deux villes bouillonnantes, riches de leur diversité, attirant les voyageurs et les marchands comme un caravansérail persan. C’est peut-être là que se trouve la clé de la paix qui règne entre tous, dans ce fatras civilisationnel : le commerce (en anglais, ça rime : le business). Dans la Méditerranée antique, les centres du commerce orientaux ou grecs ont prospéré pendant des siècles. Il faut revoir Antioche, Ephèse, Monopoli, Syracuse. On y parlait le grec, comme aujourd’hui on y parle l’anglais. Et tant qu’à donner de la puissance aux symboles, je me suis attardé sur l’un d’eux : les enfants de la blanche Angleterre sont nombreux dans les banques, certes, mais ce sont aussi eux qui sont employés comme terrassiers et cantonniers sur la voie publique. Mais également dans les services de collecte de vos restes “disposable(10), après avoir consommé boissons et snacks durant votre soirée en concert. Il n’est qu’à entendre leur anglais, pour se convaincre qu’il s’agit de leur langue maternelle. À Londres et Birmingham, on trouve donc normal (et sans doute moral) d’accepter des tâches qui, en France, sont toutes pourvues par une force de travail, n’usant pas du français comme une langue maternelle.

Là-bas, il y a une langue au service du bien commun entre tous, une alchimie de la tradition vivante, une contribution de tous au Commonwealth, une foi dans le commerce-business, une singularité insulaire et inaltérable, une force auto-réalisatrice. Chacun à sa place, tout lui est possible. Aide-toi, le Ciel t’aidera.

Nous voici de  retour à Roissy, dans un interminable cheminement en direction des sas biométriques de la douane. Et voilà que les voix d’une française impatiente et d’un technicien peu disposé à l’empathie, s’enflamment dans une querelle dissonante. Elle jugeait trop long le transfert, d’abord en navette puis à pied, depuis l’avion  jusqu’aux bagages, en passant par la douane. Et comme elle s’était convaincue que cet homme était un coupable idéal, elle se fit un devoir patriotique d’invectiver le gaillard, et, bien-sûr, de réclamer un raccourci, un droit et pourquoi pas un remboursement.

Pas de doute, cette horripilante révolte nous confirmait qu’on venait bien d’arriver en France, ce cher pays peuplé d’éternels insoumis.

Freddo

  1. Guillaume le Bâtard, dit aussi Guillaume le Conquérant.
  2. Joachim du Bellay
  3. Armagnacs et Bourguignons : XVe siècle. Guerre civile en France entre une faction pro-française (les Armagnac) contre la faction-pro-anglaise (les Bourguignons) dans une affaire de contrôle du régent, devenu fou.
  4. Litter : déchets
  5. Double-deckers et les black-cabs : bus à Impériale rouges et taxis noirs (Black Cabins)
  6. Blitz : bombardements allemands de 1940 – 1941
  7. Guerre de Cent Ans : 1337+ 
  8. Brummy : habitant de Birmingham
  9. Born-and-bred : natifs
  10. Disposable : jetable
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