Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Noël, la Maison


Une belle façade de style Napoléon III, avec des bouquets de palmiers devant la Grande Terrasse;
La Maison de Famille

Fredonnez le nom de “Noël”, en accentuant la première syllabe et en allongeant bien la deuxième : à moins d’être l’ennemi du genre humain ou dépourvu de panache, cela convoque en nous une imagerie d’enfance et les voix d’une chorale juvénile. Noël embellit la venue sur terre incognito de Dieu, dans la joie champêtre de bergers aux alentours. C’est la trêve, le bruit de nos rancœurs s’est tû, le temps de se retrouver, la paix s’est invitée à la meilleure place dans les familles. Les tribulations ordinaires de nos journées s’estompent et laissent filtrer une lumière que certains verront plus intensément que d’autres. C’est comme un soleil qui perce quelques instants seulement les épais nuages qui enveloppaient les pistes de ski : une scène de clarté enneigée émerge soudainement sous nos yeux éblouis. On arrête de skier, le temps de s’enivrer de cette luminosité soudaine et de cette immensité silencieuse à perte de vue.

Tel est Noël. De simples illuminations de bergers qui scintillent dans notre train-train. L’humanité s’est un peu accaparé le cadeau divin, oubliant Dieu pour ne garder que le cadeau. La fête est devenue un jour férié, au sommet d’une course mondiale et consumériste. Ceux qui voudront puiser dans l’essence de cette joie en offrant la place d’honneur à Jésus, sont passibles des gémonies(1), pour manque de respect envers le progressisme universel. C’est à peu près le retour en l’état des fêtes païennes de l’Antiquité, lupercales, bacchanales ou parentalia romaines, alors que la chute de Rome(2) les avait abolies, dans l’attente de nouvelles fêtes. 

Il en va de même de l’autre grande fête de Jésus, sa résurrection à Pâques, où quelques débordements commerciaux nous donnent rendez-vous chaque année…mais garder le sens des célébrations, profanes ou religieuses, rappelle d’où nous venons. Les grands randonneurs et les navigateurs n’oublient jamais d’où ils partent avant de traverser l’horizon sans s’y perdre.

La crèche est à la fois un lieu et un logis, au centre d’une vie pastorale. À Noël, une clarté s’en échappe, on aime alors quitter ses occupations, délaisser tout ce qui nous paraissait important jusque-là et s’y regrouper en famille. La veillée dans la maison s’annonce généreuse en affection entre tous, et le lendemain est déjà une promesse d’abondance.

Il y a toujours une mystérieuse impatience qui précède Noël. Le moment venu, chacun fait tout son possible, et même l’impossible – en cas de grèves à répétition – pour rejoindre la lointaine maisonnée. Des rituels précis alimentent ce mystère des préparatifs. On élabore les plans de voyage, on nourrit avec ferveur de nombreuses discussions sur l’ordre d’arrivée des uns et des autres dans la maison. Il faudra tout ouvrir, veiller au bien-être de chacun, chauffer les lieux de vie, s’approvisionner en tout genre. Les premiers sur place devront installer la scène de la crèche, dans laquelle les rôles principaux et les figurants ne sont que de frêles santons colorés. Une crèche toujours différente de la précédente. Il faut aussi un emplacement de premier choix pour le sapin, un peu plus petit chaque année. L’air du temps n’est plus aux grands sapins de notre enfance (du moins, ils nous paraissaient très grands, en cause notre petite taille d’enfant…?)

La maison familiale, celle qui a hébergé les générations d’avant, connues ou inconnues, est comme l’étable qui a vu naître l’Enfant, elle reçoit la joie et s’est éclairée de bougies et de guirlandes. En cette période de Noël, elle est royalement couronnée du titre de Maison de Famille. Le village sur la colline s’est lui aussi allumé de petits feux, oui, comme cette naissance qui est une lumière allumée pour toute l’humanité(3). Partout la campagne provençale semble s’être mise au diapason de l’événement, dans un silence voulu par tous. Pas un bruit ne s’invite, la route au loin s’abstient, les bois de chênes-liège et de pins variés n’ont rien à ajouter non plus.

Un rayonnant soleil levant sur les vignes hivernales

Au lever du jour, la Maison se met en quatre, elle déploie ses plus beaux ornements pour régaler et réjouir les membres de la famille. Le soleil du Sud inonde les lieux, personne ne se plaint de son omniprésence un 25 décembre. Une grande tablée a été dressée sous le regard égayé d’une paire d’ecclésiastiques florentins, drapés de rouge, attablés joyeusement, figés à jamais par leur peintre. Le plafond, haut de quelques mètres, en impose par son lustre de Murano(4). Couleurs et lumières.

On entend le gravillon gémir sous des pneus, dans une immuable sourdine, c’est qu’une voiture approche. Impossible de se garer devant la “Grande Terrasse” sans éveiller l’attention à l’intérieur, et les oreilles sont très affûtées depuis le temps…

Les festivités s’annoncent riantes. Les invités sont pleins de bonne humeur, il se produit l’alchimie habituelle en pareil moment : c’est le couronnement du logis en Maison de Famille. Les salutations sont bruyantes, amplifiées par les volumes et le marbre de Carrare. On n’imagine pas que cet instantané saisi en plein égayement des retrouvailles soit raté. La Maison est habituée à une telle profusion de joie. Ses murs ont dû en entendre beaucoup… depuis 150 ans ! L’entrée se fait par de vastes terrasses à s’y perdre, et où abonde une épaisse frondaison de palmiers et yuccas, comme dans une villa Palladienne(5). L’endroit est accueillant pour ceux qui cherchent les bonnes vibrations d’une Maison de Famille. On rentre ici avec de petits cadeaux. Les voix et les rires s’enlacent dans un joyeux brouhaha. A Noël, la veillée et son lendemain sont le corps et le cœur réunis, les deux sont appelés à un unique rayonnement. Rageux, s’abstenir.

Ici, l’accueil, la vigne et la Maison sont liés, comme les membres d’une même famille célébrant l’un des leurs. Et en ce soir de Noël, la maison s’est faite crèche, les bergers y sont venus joyeux, on y fait du bruit. La Maison de Famille : Dieu y aurait-il pensé, comme berceau d’une nouvelle ère et d’un nouvel art, quand Il a laissé son Fils naître dans une crèche ?

Freddo

  1. Gémonies : escalier reliant le Capitole au forum. On y exposait pendant quelques jours le corps des condamnés qui avaient été tués par strangulation.
  2. Le sac de Rome a lieu du 24 au 27 août 410. Les Wisigoths conduits par Alaric prennent et pillent Rome
  3. Evangile selon Saint Luc : Syméon était un homme juste et religieux. Il avait reçu de l’Esprit Saint l’annonce qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ, le Messie du Seigneur. Luc 2 30-32 :  “Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël« 
  4. Murano : L’île de Murano est située au nord de Venise. En 1201, le Sénat de Venise obligea les verriers de Venise à s’installer sur l’île de Murano.
  5. Villa Palladienne : édifices conçus par Andrea Palladio à la Renaissance, à Venise. Les villas palladiennes sont généralement construites sur trois niveaux. L’étage noble, accessible par un portique atteint par une volée de marches, accueille la salle de réception et les chambres.

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