Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Vous avez dit « Sainte Chapelle » ?


Aux donneurs de leçons, déjà, il y a vingt siècles, arrogants imposteurs de la bien-pensance, Jésus réplique : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (1). C’est clair, tout le monde peut comprendre. Nulle vindicte ni véhémence dans le propos, mais une ruade de vérité, sans égard pour le conformisme ambiant. Quelle vérité ? et bien en voici une : le profane et le sacré partagent le même espace, en même temps, ensemble, c’est l’un et l’autre, pas l’un ou l’autre, pas l’un contre l’autre. Chez nous – c’est-à-dire : en France – il est tout simplement impossible d’en être autrement, car, après quatorze siècles christianisés, les vestiges sacrés ou profanes sont enlacés dans une imprescriptible fraternité. La Sainte Chapelle côtoie sans gêne le Palais de Justice. Et ailleurs dans le monde, il n’en va pas très différemment. Chapelles, cathédrales, châteaux, ponts et palais sont figés ensemble pour embellir la vie. Nolens volens, qu’on le veuille ou non.

Les futurs rivaux de cette chapelle se comptent en petit nombre dans un cercle d’exceptions et ont pour nom : Mont Saint-Michel , église Saint-Germain-des-Prés, chapelle Sixtine, Basilique Saint-Marc.

Les édifices chrétiens, atteignant au fil des siècles des sommets d’ingéniosité et d’esthétique, ont pris leurs aises partout en France, depuis Clovis. “La religion catholique est la religion de la grande majorité des citoyens français”. Ce n’est pas moi qui le pense, c’est Napoléon qui l’écrit (2) plus de cinq siècles et demi après l’édification de la Sainte Chapelle par Saint-Louis (3)

Huit cent ans après son érection (honi soit qui mal y pense(4)… :)), l’édifice se montre captivant, brandissant ses quinze verrières de vingt mètres et déroulant sans relâche la tumultueuse épopée de l’humanité en un millier de scènes de verre chamarrées; et quand le soleil levant s’y engouffre par le chevet, son nom devient La Jérusalem Céleste. Il fallait puiser dans  l’immensité des maîtres, mais plus prosaïquement dans le trésor royal,  pour venir à bout d’un tel défi spirituel, technique et artistique. Le résultat est époustouflant, sacré au cœur, profane aux contours : rendons à César ce qui lui appartient, il y a bien plus de visiteurs ici que de paroissiens à l’église le dimanche; on y rentre avec l’envie de voir du très beau, et pour certains, avec la même et immuable croyance catholique que celle du saint roi, à savoir : Jésus et Dieu sont une seule et même personne.  Pour les plus volontaires, ceux qui veulent déchiffrer la lecture en boustrophédon (5) , on y découvre un extrait du Livre de la Genèse (6), centré sur la nudité d’un homme et d’une femme, Adam et Eve, les innocents naturistes du jardin d’Eden. Leurs corps dévêtus ont fini par s’enlacer, et donneront naissance aux deux frères Caïn et Abel. L’un a sournoisement tué l’autre par jalousie, et Dieu a tout vu. Caïn n’en a pas fini avec les conséquences de son crime. Ainsi ira désormais l’humanité.  

Puis vient la rigueur implacable du XXIe siècle, qui se propose d’organiser scientifiquement cette humanité : La vie pourrait naître et s’achever comme un projet informatique, sans procéder aucunement des lois naturelles, mais comme dans une story à valeur périssable : “Je bois un dernier p’tit verre avec vous, puis je m’en vais mourir dans la dignité; merci de me laisser seul le temps qu’on me pique; revenez ensuite si le coeur vous en dit”. Ou bien : à ceux-ci, il leur sera imposé de naître comme un produit dérivé d’un processus chimique et biologique in-vitro, digne de Merlin l’Enchanteur, GPA, PMA ou autre recette démiurgique; mais à ceux-là il leur sera encore donné de naître par engendrement parental d’un homme et d’une femme, issu de l’enlacement de leurs corps et de leurs cœurs dénudés.

La Sainte Chapelle était entièrement vouée aux souffrances du Christ couronné d’épines et condamné à une mort infamante sur la croix, comme les esclaves révoltés de Spartacus. Elle devait conserver et exposer la Sainte Couronne d’épines. La Révolution s’est octroyé le devoir d’y mettre fin et de fleurir le sépulcre d’un  Être Suprême bien éphémère; qui se rappelle du culte ou honore encore l’être suprême français né et mort de la Révolution ? La Sainte Chapelle est un vaisseau de lumière, sanctuaire intensément chrétien dès ses origines. 

Ériger une telle œuvre en 2022 serait tout bonnement interdit. Mais en contrepartie, elle est désormais ouverte à tous, et ça, c’était tout bonnement impensable en 1248 ! Rendons à César ce qui lui appartient, et à Dieu tout le reste.

Freddo

  1. Evangile selon Saint Matthieu, chapitre 22, verset 21
  2. Concordat du 15 juillet 1801 “Le Gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de la grande majorité des citoyens français”.
  3. La Sainte Chapelle fut décidée par le roi Louis IX (Saint-Louis) pour abriter des reliques du Christ, dont la Sainte Couronne d’épines. Elle fut construite dans le palais royal, en l’île de la Cité et consacrée en 1248.
  4. En français dans le texte, y compris la faute d’orthographe moderne, c’est la devise de l’ordre de la Jarretière, le plus ancien ordre de chevalerie anglo-normand (1348 – Most Noble Order of the Garter), toujours en vigueur au Royaume Uni.
  5. lire en boustrophédon c’est lire en serpentant depuis le bas, de gauche à droite puis de droite à gauche et ainsi de suite jusqu’en haut des vingt mètre de verrière
  6. La Bible des Chrétiens et la Torah des Juifs ont en commun les 5 premiers Livres dits du Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome.

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