Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Ombres chinoises


En ce début décembre, le froid et la grisaille sont à l’offensive sur la France. L’Ukraine semble toute proche, mais c’est seulement un effet d’optique; il y aura certainement des “délestages tournants” d’électricité cet hiver en France, qui ne seront pas dûs aux russes. On est content de savoir qu’on nous prépare pour janvier des créneaux horaires sans électricité, en solidarité avec les ukrainiens. Enfin je dis ça, mais il paraît qu’à Paris on n’y aura pas droit car il y a trop de sites sensibles. Ah oui, il y a des écoles, faut dire qu’avec le niveau scolaire français de dernier de la classe mondiale, les élèves ne vont pas se voir, en plus, privés d’école pour cause de délestages tournants…

Bon, mais avant d’affronter les températures d’un rude hiver en perspective, il faut déjà se battre chez soi avec les pannes du chauffage collectif. Après une semaine de service pré-hivernal, ça y est, les vieux corps de chauffe en fonte se sont complètement mis à l’arrêt. La cuisine à 15 degrés (sic !) aux aurores encore nocturnes, ça donne l’idée d’aller tout de même s’acheter un petit chauffage d’appoint. Il paraît qu’on peut s’en procurer à sobre prix, sobre consommation, mais sobre pouvoir calorigène : ça marche grâce à une résistance couplée à un petit ventilateur, et hop on arrive à extirper le mercure qui était tombé au bas du thermomètre.

Suivez-moi jusqu’à la boutique. J’ai choisi une enseigne de bricolage et d’aménagement bien connue, à portée de mon vélo. Je vais calibrer mon achat aux dimensions pratiques mais limitées de mon panier à l’arrière. Me voilà donc sur les traces des équipements de chauffage dans un labyrinthe de travées où des milliers de références en tout genre sont astucieusement rangées. D’ailleurs, les équipes sont plutôt nombreuses et affairées; ici, la parité homme-femme, vue par leur direction des RH, repose sur des critères spécifiques à l’enseigne, en tout cas pas celui de l’égalité… Je m’approche à pas rapides de l’endroit qui m’a été désigné par un homme (“au fond, à gauche, après l’escalator là-bas !”). Grosse surprise, me voilà dans l’embarras : la question du chauffage domestique est prise très au sérieux par cette enseigne qui a alloué plusieurs dizaines de m2 et une myriade de références sur le sujet du moment. Mon regard se porte sur les plus petits articles, peu mis en évidence, gerbés à la verticale dans leur carton d’emballage. Des murs, des colonnes, des monticules de boîtes en carton, colorées et prometteuses de bien-être au coin du feu, se dressent tout autour de moi. Je suis intérieurement fasciné, devant cette véritable cité du chauffage domestique, où l’on peut circuler en perpétuelle déambulation sans jamais repasser par le même endroit. Bon mais le sujet s’est brusquement transporté ailleurs..

R-Pé-Cé vous connaissez ? non ? alors RPC, ça vous dit ? c’est une substance euphorisante à très bas prix, qui s’est glissée dans toutes les boîtes que j’ai réussi à ouvrir sans éveiller les soupçons des vendeurs. Vous vous rendez compte ? il y a du RPC absolument partout, c’est toujours légal, même après le Covid ! Très décevant, notre pays reste accro du RPC, même pour des tout petits biens électriques… comment se fait-il que TOUS ces articles, quels que soient leur prix et leur sophistication, soient estampillés RPC ? Je me mets à rechercher une boîte, une seule, qui aurait échappé au RPC, je suis prêt à payer plus cher pour ne pas en ramener chez moi, question d’éthique et de principe. Enfin, je trouve un produit d’une marque à forte notoriété. Ne voyant pas d’indice de la présence du RPC, je pars en spéléologie dans l’emballage, à la recherche de traces suspectes. Rien n’est inscrit sur le produit que j’inspecte dans ses moindres recoins. Rien non plus dans la notice de plus de vingt pages, en langues du monde. Il doit forcément y avoir des traces quelque part. C’est alors qu’une phrase illisible au premier coup d’oeil avoue honteusement qu’il y a eu importation, mais on n’en saura pas plus. Pourquoi ce mystère, le mot RPC a disparu mais on devine sa présence sournoise, forcément. Il se peut que cette marque à forte notoriété ait quand même dissimulé du RPC dans son produit. Toujours est-il que dans le doute, je m’en éloigne pour inspecter d’autres boîtes.  Je circule dans les allées, je regarde avec un brin de fatalisme ces empilements d’objets suspects.

Je n’en reviens pas. Comment, en 2022, en est-on encore là ? même les marques ayant une notoriété en béton s’affichent sans complexe avec du RPC, et là, c’est agressif. Je pense à ces ouvriers d’ailleurs ayant assemblé ces multiples objets, alors que les mêmes ouvriers auraient pu le faire ici, sans RPC. Quand serons-nous arrivés au terme de cette addiction ?

Je suis pi(t)eux, je prends avec dédain le plus petit ventilateur, au rabais grâce à tout le RPC qu’il contient. Je paie une somme modique, et je me demande alors combien d’ouvriers français ont été licenciés ou tout simplement ignorés sans trouver de travail, depuis trente ou quarante ans, pour me permettre d’acheter un chauffage d’appoint au prix de trois éclairs au chocolat. Je me promets de le mettre en marche, en restant sur mes gardes, guettant la première étincelle qui me permettra  d’exercer mon droit de garantie. Et oui, à ce prix là, ils y ont inclus une garantie…

Retour à la maison, il fait de plus en plus froid, vite passons aux exercices pratiques.

Stupeur : je fais une autre découverte qui me confirme que tout va mal, ce jour-là. Je dois remplacer les piles d’une télécommande. Elle est destinée au décodeur TV du fournisseur d’accès internet. Instrument indispensable pour voir Netflix et MyCanal sur grand écran. Seulement voilà : je découvre que du RPC était dissimulé, depuis longtemps, dans ces piles. J’ignorais. Netflix fonctionne grâce au RPC d’une télécommande ! Mais c’est dingue tout ça ! je me dis que ça va être dur de revenir à un monde plus sobre, car cet euphorisant produit un stimulus qui vous fait tout voir à petit prix.

Je me laisse tomber sur le canapé, amusé puis agacé par ces avatars du jour, Vae Victis, malheur aux vaincus ! c’est moi le vaincu. J’ai moi-même ramené du RPC à la maison. Et bien non, ils n’auront pas tout, et surtout, ils n’auront pas mes belles bûches de cheminée, trouvées dans la forêt française ! j’en ai une qui me plaît, en effet elle est ourlée de mousse, certes un peu desséchée, mais elle affiche ses origines forestières d’ancienne extraction. D’ailleurs ses quartiers de noblesse lui ont  valu une totale impunité de ma part : elle n’ira jamais au feu. Je l’observe avant de balancer d’autres bûches dans la cheminée, vu que l’hiver a bien démarré et que la panne de chauffage collectif s’est bien installée.  C’est alors que j’aperçois un détail sur cette bûche, que je n’avais encore jamais vu, c’est incroyable comme sa présence familière a pu désamorcer mon attention depuis tout ce temps. Mais qu’est-ce donc que cette forme vaguement géométrique, de même couleur et se confondant avec le pelage mousseux ? le doute n’étant pas permis au sujet d’une bûche de haut rang, je m’en approche jusqu’à apercevoir ce à quoi je n’osais même pas penser : cette bûche aux nobles origines, de la très haute lignée du domaine forestier français, cette bûche, dis-je, apparaît soudainement dans toute sa forfaiture, et peut-être l’arbre centenaire, duquel elle tient son ascendance immémoriale, en est-il fait lui-même : cette bûche contient elle aussi du RPC !! la photo le prouve, ils sont partout ! combien de temps encore cela durera-t-il ? seul Dieu connait la réponse. 

Mais…j’y pense soudainement : non ce n’est pas imaginable, quelqu’un l’aurait évoqué avant moi, la Bible en parlerait, mais tout de même, le doute est là qui me susurre à l’oreille : et si Dieu lui-même …. ?

Au fait, ça veut dire quoi RPC ? République Populaire de Chine.

Freddo


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