
La sauce béarnaise ne fait pas le Béarn. Cette sauce impétueuse n’a rien de béarnais. Elle a juste vu le jour par hasard, à Saint-Germain-en-Laye, dans une comédie gestuelle d’un chef libertin, et sous le regard statufié d’Henri IV, au centre de son restaurant(1). Après la poule au pot, la France a donc adopté le Béarn une deuxième fois par la cuisine ! une béarnaise peut bien épouser un français…









Voir le Béarn est une promesse de séduction. Comme son royal enfant, dont on louait la vert-galanterie, ce terroir est un vert-jardin, que le ciel arrose copieusement. Il faut du temps pour parcourir l’ancien royaume de Navarre, côté français. Mais depuis les Bourbon, la France s’est invitée en Navarre et a pris ses aises jusqu’aux confins des Pyrénées. Ces deux vieux royaumes s’étaient déjà unis par le mariage du beau Philippe (“Le Bel”) avec Jeanne de Navarre. Jeanne était fille du Roi de Navarre, ce dernier étant aussi comte de Champagne…même sort ailleurs, avec des fortunes différentes : Provence, Bretagne, Normandie, Bourgogne, Corse, Savoie, Dauphiné, Strasbourg, Nice. L’adoption des provinces dissémine l’esprit Français et son parler. Et la France devient ce pays irrigué, en retour, des traditions locales de ses voisins. Le pouvoir d’attraction de Paris, “Le centre même de l’humanité”(2), a dû s’exercer sur de jeunes Rastignac voulant se frotter à la “Ville Sacrée”. Jusqu’à former ce pays dont nous avons tous en tête la forme vaguement hexagonale, la langue et les coutumes.






Cette Navarre béarnaise est tout entière lovée sous l’omniprésente chaîne des Pyrénées. Le paysage est ondoyant à perte de vue. Cette scène montagnarde peine à dissimuler la présence de chemins muletiers ancestraux, sûrement clandestins, qui irriguent les points de passage entre les deux Navarre, l’une française et l’autre castillane. En tendant bien l’oreille et l’imagination, n’entend-on pas la voix ombrageuse de Jean Lassalle ? Il faut observer et écouter le Béarn. Par comparaison, les Alpes majestueuses réveillent d’autres images, celles des refuges et des hauteurs, des alpages et des chalets. Mais la séparation linguistique et historique entre les royaumes frontaliers de Savoie et du Piémont ont empêché la naissance d’un espace franco-piémontais, équivalent à la Navarre franco-castillane. On ne retrouve pas, sur cette frontière italienne, les chemins muletiers de la Navarre. À la place, l’histoire abonde en guerres impliquant nos rois et empereurs jusqu’à Montebello, Magenta et Solférino. Non, vraiment, Dieu avait des plans bien différents pour la chaîne des Alpes et celle des Pyrénées !



Mais, revenons à nos fromages pyrénéens ! une singularité est nichée en Navarre : traversée par les Pyrénées, elle a gardé beaucoup de fils tissés par son unité linguistique et historique d’antan. Un notaire saura voir, dans le mariage de la Navarre béarnaise avec la France des Valois, une authentique communauté de biens réduite aux acquêts. Les “biens propres” de la Navarre et du Béarn ne se confondent pas avec ceux de la France. Mais les biens acquis après le mariage furent engrangés dans un bien commun, un bien français. Et voici pourquoi cette union s’épanouit encore aujourd’hui : car il y avait consentement mutuel et équilibre des biens acquis ensemble.
Des communautés de peuples, réduites aux acquêts, on en trouve sur toutes nos frontières : Bretons, Wallons, Alsaciens, Mosellans, Grisons, Jurassiens, Savoyards, Niçois, Corses. Partout autour d’une diagonale royale Soissons-Bourges, les vallées, les cols, les plaines et les villages, sur plus de mille kilomètres à la ronde, ont emprunté le même chemin de la communauté de biens, grâce à la “vista” de rois peu fainéants. Les rois fainéants d’aujourd’hui, perdus dans leur quête de croissance, prient l’Europe-Nation, nouvelle Vestale des faux audacieux. Pourtant, trop dissemblables dans leurs langues et coutumes, les peuples y resteront bons voisins de palier, mais ne s’offriront jamais en mariage. L’Europe-Nation possède un règlement de co-propriété de vingt-six lots et s’en remet à un syndic, chacun chez soi. Le bien commun n’y est pas assez tangible, donc pas assez désirable. Tout comme en Russie, Inde, Chine, Turquie, Iran et autres ensembles désunis dans leurs langues et coutumes : leurs peuples ont juste été sommés de vivre ensemble et de la fermer.
Ah…le “vivre-ensemble”, un oxymore ! Vous prenez des groupes de langue et de culture bien accentuées, vous les injectez dans une vieille communauté de biens, sans son accord. Puis vous vous indignez car celle-ci ne s’accommode pas de cet aphorisme trompeur du “vivre ensemble”, fraîchement inventé, orphelin de définition et vote démocratique.







Regardons cette vieille terre des Gaules, de géographie et de climat très hospitaliers, qui a été traversée de pérégrinations nomades, bien avant l’arrivée de la soldatesque romaine(3). On s’y déplaçait à la recherche de prospérité, avec armes et bagages, en ingénieux bâtisseurs. Ces nomades n’avaient d’autre choix que de se surpasser ensemble dans une vie et une terre d’élection, loin de leur terre de naissance. Des comptoirs grecs hyper-actifs ont vu le jour autour de l’arc méditerranéen. Il y eut des groupes plus belliqueux venus des Flandres, de Germanie ou de Scandinavie. Cela a certainement fait évoluer les coutumes et la prononciation locales. Mais aucun des peuples concernés ne se réclamait alors d’une nation, ou d’un pouvoir central. Cela n’existait pas. Après cinq siècles de “Pax romana”, couvrant une période allant, volens nolens, de Vercingétorix à Clovis, les Gaules deviennent une mosaïque d’apanages à défendre. Les oppidum gaulois sont remplacés par des donjons, des tours, des palissades, des “mottes” qui se dressent un peu partout. Derrière ces ouvrages défensifs se lèvent barons et comtes, futurs nobles, seigneurs en armes, seuls capables de défendre des terres et des routes commerciales. Plusieurs siècles de féodalité se sont ainsi succédé. Soyons clairs : il n’y avait alors aucune conscience d’appartenir à un commun français, juste une conscience d’être défendu par un puissant; besoin d’un terroir, plutôt qu’amour d’une nation, voilà la France des origines.


Et le Béarn dans tout ça ?…que le Pape François me pardonne de lui emprunter les mots qu’il a prononcés au sujet des terres d’origine de ses propres ascendants italiens : « ces terres rendues précieuses par les bons produits du sol et surtout par l’authentique travail acharné des gens« . Oui les béarnais ont travaillé leur terre, en ont sorti de bonnes céréales, le suave Jurançon, des brebis en troupeaux éparpillés, desquelles ils façonnent le viril Ossau-Iraty. Ils ont adopté une langue d’Oc que la Sainte Vierge a utilisée pour se faire comprendre d’une jeune bergère : “Que soy era Immaculada Councepciou” (4). Et les béarnais ont trouvé une métaphore pour vénérer Notre-Dame de Lourdes : “Boune Maye dou boun Diou”.
Alors il il y en a qui aiment ce psittacisme de perroquet : “la France est une terre de migrations, avec une longue tradition d’accueil”…euh, non, la France est une patiente histoire de mariages, sous le régime de la “communauté réduite aux acquêts”, entre cultures se ressemblant beaucoup ! Imagine-t’on que les Huns ou les Sarrasins ont fait souche ? nullement, ils ont vécu en dominateurs puis on été repoussés sur leur bases arrière naturelles. Quelqu’un peut-il citer un seul mot d’origine Hun ? quant aux mots d’origine sarrasine, ils sont d’importation beaucoup, beaucoup plus récente.
Les “migrants” d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec une soi-disant tradition d’accueil : ceux qui arrivent en bateau sont souvent isolés et jeunes, n’ayant rien en commun entre eux, sauf le désir monnayé (très cher) de fuir des pays devenus subitement invivables. Ces pays où leurs rois et chefs sont des satrapes attifés dans leur indignité d’enrichis, minables foutriquets comparés aux rois et aux chefs historiques d’ici, en France et en Béarn. On comprend très bien la motivation des migrants, ils viennent admirer un bien commun, issu du labeur des gens d’ici, dont ils voient briller l’éclat doré depuis leurs terres lointaines. Que le partage des biens privés leur soit accordé, selon les capacités et les convictions de chacun, mais pas le droit de puiser dans le bien commun de la citoyenneté. En quoi des migrants isolés venus du Soudan, d’Afghanistan ou de Syrie ressemblent-ils aux béarnais ayant épousé la France avec tant de bonheur ? En quoi cela est-il semblable à la tradition des paysans ayant pris racine, adoptant une religion exigeante mais prompte à pardonner ? En quoi y a-t’il assez de ressemblance entre eux et les peuples locaux pour s’engager dans un mariage de cultures par consentement mutuel, comme les béarnais et les français l’avaient fait ? faire la comparaison entre migrants d’aujourd’hui et nomades d’hier est une aquarelle merveilleuse, aussi dénudée qu’un roi prétentieux dans un conte d’Andersen(5). Une comptine dans laquelle le bien commun d’une nation millénaire pourrait être réellement dilapidé en quelques décennies.
L’accueil de migrants humains ne peut pas être réduit à une comptine. Il n’y a pas d’avenir pour eux, en si grand nombre, si cet accueil n’est pas inscrit dans le récit historique d’une nation, qui suit la route du consentement mutuel, du vote démocratique et de la communauté de biens équilibrés.
Pour bien comprendre comment s’accueillir sans fausseté entre humains, il faut méditer cette allégorie du mariage : c’est l’histoire d’une béarnaise qui épousa un français(6)… comme le Béarn épousa la France !
Freddo

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(1) L’histoire de la sauce béarnaise est étonnante. Elle a été inventée en région parisienne au 19e siècle, et non pas par un Béarnais. C’est une invention d’un chef cuisinier de Saint-Germain-en-Laye, Jean-François Collinet, qui officiait dans un restaurant qui s’appelait le pavillon Henri IV. Le chef Olivier Poels est revenu sur la création de cette sauce, qui fait partie du patrimoine gastronomique français, dans l’émission Historiquement vôtre.
(2) Victor Hugo
(3) Guerre des Gaules, Jules César, qui s’acheva par la bataille d’Alésia en 52 av. J.-C.
(4) “Je suis l’Immaculée Conception”
(5) Le Roi est Nu (1837)
(6) Bielle, Vallée d’Ossau

