
Disons-le d’emblée : c’est un peu excessif, mais c’est l’idée de Michel-Ange. Tout comme la vie est donnée à Adam par Dieu, le passé peut aussi toucher du doigt l’avenir et lui transmettre sa vie.
Cette fin d’été en montagne fut rutilante. Les paysages ne se contentent pas seulement d’être là et de jouer leur grand cirque. A chaque fois c’est la même histoire : on ne peut empêcher son imagination de peindre ces immenses versants et ressauts vertigineux aux couleurs de l’hiver, juste pour le plaisir. Des images de neige, sorties des plus beaux albums de vacances, se mettent à s’imprimer toutes seules, et font tanguer les alpages de l’été à l’hiver. Mais le son monotone des clarines de septembre nous rappelle que l’été est encore là.




Nous avons eu envie de nous plonger dans la vue et l’air des montagnes avant le retour à Paris. Objectif très facile à atteindre quand on loge à Neuvecelle, bourgade qui surplombe le Léman sans jamais le perdre de vue. De là, le panorama déployé jusqu’au lointain vous coupe souffle : le bleu est la couleur dominante et ne cède qu’un peu de place au vert ombragé des espaces naturels de montagne. Il n’y a guère que les extrémités du lac à Genève et à Montreux qui ne soient pas visibles depuis notre promontoire de Neuvecelle.



L’ascension jusqu’aux 1.600m de la montagne des Mémises est on ne peut plus simple par le télécabine. Le départ du GR n’est pas bien balisé, mais une fois découvert, le sentier ne nous demandera pas vraiment d’efforts intenses. Le plaisir ne viendra donc pas du niveau technique de la marche, mais de la magie des paysages. Nous sommes sur un escarpement de 1.200m en aplomb du lac, c’est absolument phénoménal.



Chemin faisant, nous débouchons sur la vue d’une immense carrière en contrebas, approximativement à mi hauteur entre le lac et nous. La cicatrice laissée depuis la fin du XVIIIe siècle par cette ancienne carrière à ciel ouvert est vertigineuse (1).
“C’est sur des barques à voile que les Meillerons (2), fameux bateliers, affrontaient les douze vents du lac pour convoyer leurs lourds chargements. Cette pierre gris-bleu a servi à l’édification des plus belles constructions de Genève, Lausanne et Montreux”. Ces quelques mots extraits d’un panneau en bordure de sentier nous rappellent qu’un peu plus bas, le génie humain avait permis à une petite société de vivre d’un (dur) travail. Impossible de ne pas penser aux terrils de Noeud-les-Mines, dont il faut s’attarder sur le nom pour en goûter la sonorité locale ; Noeud est dans le Nord. À Thollon comme à Noeud, des populations s’agrègent et se fixent, pour extraire des matériaux dont la demande abondante assure un débouché au long cours. Toutes ces vies locales, centrées sur un vieux fond de bien commun traversé de circuits écologiques courts, s’étaient constitué en sociétés diverses mais utiles les unes aux autres.





Cette communauté de destins locaux formait l’essence de l’Europe. La géographie y offrait des espaces de dimension “humaine” dans lesquels les meillerons prenaient une part immense, aux côtés des bâtisseurs des cantons suisses avoisinant. L’architecture prospère de Genève, que nous sommes allés voir, doit tout au calcaire silicieux de la carrière des Étalins.




Aujourd’hui, tout cela s’achève. Nous sommes, pour quelque temps encore des êtres sociaux, mais le progrès recherche activement ses courtisans ailleurs, dans des terres infertiles n’ayant servi de fondation à aucune civilisation durable : La santé et l’hygiène quoi-qu’il-en-coûte, l’hédonisme narcissique, le consumérisme, l’hypersensibilité, l’omnipotence des réseaux sociaux, la culture dévastatrice de la petite phrase, et enfin l’indifférenciation sexuelle et autres débats de genre. Ces valeurs individualistes et délétères vont s’opposer au bien commun de toujours, appelé irrémédiablement à se dissoudre.
Et voici le temps des promesses un peu psychotropes de la mondialisation débarrassée de la pesanteur des biens communs locaux. Fini, le lac immense à l’échelle locale, est devenu une flaque d’eau à l’échelle mondiale. Le calcaire à Thollon aussi bien que la houille à Noeud ne font plus le poids face aux valeurs du progrès solitaire et aux technologies invasives.
Qui voit encore en l’autre un concitoyen, cet inconnu avec qui on partage une éducation semblable, des affinités, des paysages, des projets collectifs de société ?
En redescendant par le sentier du soir vers le télécabine, une petite voix me dit que la société locale des meillerons n’a pas pris sa retraite définitive du monde, après des siècles de bons et loyaux services.
Et oui, les rebuffades du climat et de la nature, ont sans doute touché du doigt l’urgence du retour à la belle petite vie locale protectrice de son bien commun…
FredDo

(1) habitants de Meillerie
(2) Carrière des Etalins.
