
“Ah ben…on est quand même mieux en province qu’à Paris, hein !”
Quand votre conversation de comptoir perd de son éclat et arrive péniblement à son terme, c’est le moment d’être assertif en prononçant cette sentence. Paris ne vaut pas – ou plus – la province. D’accord avec ça ? ou pas d’accord ?…
Mettons d’abord certaines choses au point. Il est vrai que le monde urbain n’a érigé en valeurs suprêmes, ni le droit au repos ni le droit au silence. Pourtant, l’air du temps, pour ainsi dire, y cherche un nouveau souffle. La ville polluée se barde de certificats de bonne conduite écologique. Il y a les Zapa : Zones d’Action Prioritaire pour l’Air. Les ZFE: Zones à Faible Émission. Les ZTL : Zones de Transit Limité. Les ZCR : Zones à Circulation Restreinte. Ces labels insubmersibles sont décernés aux villes qui affirment combattre les maux dont elles chérissaient les causes il y a encore peu de temps. Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Et puis des termes soporifiques sont entrés dans les lexiques urbains : “mobilités douces”, “eco-responsabilité”, “activités décarbonées« , “sobriété énergétique», «co-voiturage”. Ces mots dépollués ne sont ils que des concepts ou bien annoncent-ils des modes de vie réellement en train d’évoluer ?
Vu d’en bas, tout ça nous inquiète : est-on prêt pour la ville et le climat de demain ?
Si on l’observe, la vie urbaine est un festival de plein air, bruyant, peuplé et désordonné; mais une fois plongé dans le mouvement, on y reste. Et puis il y a ceux qui s’en éloignent dès le matin pour s’accomplir et/ou accomplir leur devoir, bref pour travailler de 9h à 17 heures. Il y a ceux qui la quittent dès le vendredi pour accomplir leur week-end, bref pour s’échapper. Un jour, ceux-là ne reviendront pas, ils auront choisi la province, là où le silence s’entend comme s’il avait un porte-voix.

En cette belle journée de fin d’été, je rentrais promptement à vélo par les quais de Seine, côté rive gauche, là où la piste cyclable toise maintenant les glorieuses avenues avec irrévérence. C’est un trajet que nous dirions fluvial – voire provincial – duquel nous tirons une insouciance assumée. Les uns déambulent dans une sorte de procession égayée, d’autres s’y sont donné de bruyants rendez-vous, on y cultive “l’insoutenable légèreté de l’être”. La foule circule lentement à cet endroit, les déplacements se font à pied, à vélo, en trottinette, en tuck-tuck. Juste à côté, de nombreuses voitures à moteur thermique s’alignent et s’avancent petitement, toute pollution dehors. Mieux vaut détourner son regard vers la nature humaine avoisinante. Des groupes aux styles variés se côtoient dans une joyeuse ambiance. Il ne s’agit pas de mode, mais bien de styles qui ne se mélangent pas. On ne peut pas être sans paraître.
Garder sa mobilité quoi qu’il en coûte, tel est le défi posé à l’homo urbanicus qui a bien été forcé de troquer ses quatre roues contre deux (vélos et trotinettes), ou seulement une (Onewheel). Des pistes cyclables conquérantes annexent d’anciennes possessions automobiles sans intention de les restituer. Les camps redessinent de nouvelles frontières entre eux, il y a le camp d’avant, qui organise la résistance aux injonctions cyclistes, et le camp de ceux qui célèbrent ces conquêtes. Des jeunes et des vieux basculent dans le nouveau camp des mobilités douces, quand d’autres ne lâchent rien du progrès automobile transmis par leurs aïeux depuis la Belle Epoque ! Dans le nouveau camp, on a vite appris à dominer sa monture, on y est de bons écuyers. Une rapide observation indique que les usages ont un lien avec la tranche d’âge : aux plus jeunes les trottinettes électriques, aux trentenaires les scooters électriques et aux vingt-trente ans les vélos.
Il y a une bonne humeur qui enveloppe ces nouveaux rouleurs. Ils sont parfois deux, le plus souvent seuls sur leurs deux roues. On devine que ce sont des trajets courts. Le succès désordonné et livré à lui-même de ces mobilités tient à ceci : elles redonnent un total sentiment de liberté dont le citoyen a été détroussé par une prolifération d’interdictions et d’obligations. Cette mobilité-là modifie le visage de la rue d’avant. Le partage de la rue entre vélo et voiture est encore dangereux, parfois douloureux, mais il s’installe comme une douceur : et hop, ne pas refuser un petit signe de la main en reconnaissance d’un croisement délicat mais réussi. Et oui, la rue se partage, la bienveillance est bien plus répandue grâce au vélo.
Il en va à l’inverse dès lors qu’il s’agit de trottinette. Objet fantasmé et branché sur une prise d’égoïsme à dix-mille volts. Les feux rouges sont passés dans le camp de simples lampadaires, ils n’ont plus le pouvoir d’arrêter. Incivils récidivistes.
Au milieu du XIXe siècle, des peintres parisiens avaient découvert un nouveau plaisir et ainsi pris l’habitude de se retrouver à l’écart de Paris, pour peindre des scènes de verdure en plein air. Moqués comme des plein-airistes, une véritable petite société avait pu se développer à la faveur d’un esprit contestataire artistique.
Chemin faisant, et observant les rues traversées, on devine la présence de nouveaux plein-airistes.
Qui se rappelle du tunnel des tuileries saturé de voitures y circulant à la queue leu leu, nimbées de pollution bleutée, incommodante et malfaisante ? ces lieux de transit infernal, étaient un motif pour rêver d’échappement en province; dans ces voitures, il y avait de futurs exilés urbains en claustration aggravée. Mais voilà, de longues pressions teintées d’écologie urbaine ont déclenché une descente aux enfers pour la voiture individuelle à moteur thermique. Selon son camp : est-ce un élan futuriste, ou le début du déclin ? Toujours est-il qu’en 2016, cette voie sacrée s’est métamorphosée. Les navigateurs embarqués ont tous supprimé ce trajet des écrans. C’en est fini de ce tube à gaz bouchonné, dorénavant fermé à la circulation. Le tunnel a pris le chemin de la casse sans espoir de retour. Comment cela a-t-il été possible ? tout simplement parce que les berges de la Seine étaient tout proches, et l’air du temps écologique a fini par obtenir la reddition sans condition du tunnel et l’instauration d’un long armistice piétonnier à sa place.
Mais ce n’est pas assez, car six ans plus tard, voilà qu’une paix définitive est signée, à l’été 2022 : une interminable fresque de près de neuf cent mètres se déploie à présent sur toute la longueur de l’ancien tunnel. Les 70 mètres de la tapisserie de Bayeux n’en sont pas pour autant détrônés, mais, tout comme les innombrables mains tapissières du XIe siècle, ici dix artistes ont contribué à cette fresque urbaine, sous la direction d’un authentique collectionneur (*). En s’enfonçant dans le tunnel, on peut y admirer des scènes imaginaires, légèrement oniriques, très colorées, sans fil conducteur entre elles, c’est très graphique.

Tout près, mais en traversant le pont Alexandre III, avant dernier empereur de Russie, l’horizon se couvre soudainement : il faut voir la magistrale tenture en trompe-l’œil actuellement déployée du haut en bas de l’immense portique du Palais Bourbon. Je me dis alors que cet habillage de façade témoigne d’un urgent besoin de Restauration…qui sera le prochain Louis XVIII après Macron II ?
En attendant d’en savoir plus sur le théâtre du pouvoir, les décors s’animent sur scène à Paris : fresques, tentures, musique, bouquinistes, marchands des quatre saisons : tout-est-art ici !
Photos Hotels a insectes – Ranelagh – Murs végétaux – Poubelles
Me trouvant ce jour-là au Ranelagh, jardin inspiré des anciens jardins de loisirs musicaux à Londres, on comprend que la ville intègre toutes les populations, même ceux qui sont de toute petite taille. Impossible de ne pas penser à une intrusion de la campagne à la ville, en voyant ces hôtels de petite fortune abritant des insectes. On en est donc là…des insectes sans domicile fixe a qui on offrirait un asile à vie, c’est-à-dire n’excédant pas 4 ou 5 mois. Y aurait-il un plan de sensibilisation aux questions écologiques en milieu urbain ? Car d’autres espèces, futures réfugiées climatiques, ont été admises au droit d’asile : on peut les apercevoir en levant les yeux le long des premiers murs végétaux. On est prié de partager son immeuble et même d’entretenir ces réfugiées. Et elles doivent savoir qu’il leur sera bientôt demandé, en contrepartie, de rafraîchir l’air en cas de canicule. Faute de quoi, le droit d’asile verticalement accordé leur sera retiré pour être offert à des congénères plus rafraîchissantes ! et tant qu’on y est dans les droits d’asile accordés un peu facilement, j’aimerais que les bacs à ordure municipaux cessent d’offrir leur généreux sens de l’accueil à tant de déchets ! plus il y a de poubelles et plus il y a de déchets. Serait-il démontrable ?
Le Covid fut diablerie. Une grande déraison s’est emparée de tous. Les vérités se sont toutes affrontées, sans faire de gagnants. Tout le monde s’est mis à confondre proximité et promiscuité. Une démission silencieuse (“Quiet quitting”) s’est infiltrée dans tous les jobs. Chacun cherchait un ailleurs ou l’espace devait abonder pour se protéger des autres. Rien de fatal, le Covid s’en est allé et les grands et petits rituels de rencontres ont repris de plus belle. Etre ensemble, c’est la ville. Dans la Pompéi antique, comme ailleurs dans le monde romanisé, on se retrouvait au Forum, ça ressemble à peu de chose près à une place piétonne d’aujourd’hui. Beaucoup plus récentes, les luxueuses demeures de banquiers en vue au XIXe siècle (Galliera) nous lèguent de quoi déguster d’autres moments de vie ensemble : jardins, terrasses et restaurants de plein air. Aujourd’hui on leur préfère les rassemblements festifs en bord de Seine, dans ce sanctuaire où l’habitude a été prise de célébrer le solstice d’été. Et si on est très jeune, on attend pas le solstice pour s’y affronter en skate. Le public y est très indulgent et se contente de quelques figures et d’un style.
Photos Bars – restaurants – Fête de la musique – skate
Alors, Paris ou Province ? La réponse vient de ce soldat inconnu, croisé sur la “plus belle avenue du monde”, un 14 juillet. Paris vaut bien un sourire !
Freddo

(*) Nicolas Laugero-Lasserre (Icart, Fluctuart, Artistik Rezo)














































