Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

Les raisins de la tentation.


En cette petite cité, sortie de l’anonymat depuis longtemps, nos ancêtres romains se livraient aux fêtes très libertines des Bacchanales. Ils honoraient alors un dieu du vin inscrit dans leurs calendes. Un brin chahuteurs étaient aussi les premiers Grecs de cette même cité, alors baptisée Héracléa. Ils s’adonnaient sans modération à des soirées très festives en l’honneur d’un dieu, lui aussi expurgé de nos calendriers. Le vin y enflammait l’ambiance, on imagine sans peine. Et Dieu créa Saint-Tropez en 1956, sur les vestiges d’Héracléa. Plus de divinités ni de temples, mais le rosé y est toujours servi frais, à la lumière tamisée de terrasses baignées d’eau de mer.

« Fruit de la vigne et du travail des hommes » fut ensuite le nom de baptême – chrétien – du vin. Tout est contenu dans cette métaphore. Blanc ou rouge, le raisin façonné par deux-mille cinq cents ans de travail et de nature nous donne ici (*) le meilleur des rosés. « In vino veritas, Ἐν οἴνῳ ἀλήθεια » auraient pu proclamer les dieux Bacchus et Dyonisos, à qui nos vignes aujourd’hui rendent un hommage silencieux.

Sur les rivages en contrebas des terres où nous nous trouvons, les tables joyeuses aiment à se parer d’un grand sceau glacé où l’on plonge une bouteille de rosé avant de s’en servir quelques verres. Prudence… Le vocable « rosé » ne dit pas grand chose de ce vin, si ce n’est une coloration très distincte des rouges et parfois à peine distincte des blancs. Il faut observer la nature, pour voir plus qu’une couleur : Les très nombreux terroirs Méditerranéens sont une offrande pour les cépages aimant l’oisiveté des siestes au soleil. Les sols racontent une histoire géologique riche en rebondissements, impossible à résumer ici. Le climat lui-même est une suite de conditions locales, sous influences géographiques nombreuses : quelle diversité de lieux, depuis les contreforts alpins jusqu’aux reliefs pyrénéens en passant par le massif des Maures, la vallée du Rhône et la plaine de Camargue !

Le vin rosé d’ici est une appellation Côte de Provence, dont les limites ne se confondent pas avec celles des Coteaux Varois, des Coteaux d’Aix ou des Bandol. Le domaine s’étire au soleil suivant le tracé de versants fertiles et doucement inclinés vers la mer. Une tradition familiale s’est façonnée lentement. Trois « Générations M » ont appris et apprivoisé la terre et le ciel légués par les premiers colons grecs. Des terres replantées, des lieux réhabilités et un long travail de bonification du fruit ont permis d’en extraire un rosé, admis dans le premier cercle des grands. L’excellence n’y est pas sujet de réclame, elle y est cause de délices.

À ma connaissance, le raisin est le seul fruit sur terre qui permette à la dextérité humaine de façonner un tel plaisir gustatif et visuel. Schématiquement, le vin est issu d’une métamorphose où se rencontrent sucre, levures et tiédeur, dans un huis clos de quelques heures. Des années de travail de vigneron, suivies d’années de vieillissement en fût sont entièrement à la merci de cette brève rencontre. Tous les viticulteurs connaissent ce rendez vous des raisins avec leur destin, sans témoin !

La confiance entre l’homme et la vigne est donc la vertu principale exigée pour espérer surprendre ses convives quand viendra la dégustation. C’est la même espèce de confiance qui unit le jockey et le cheval qui travaillent pour devenir champions quand viendra la course.

Il est impossible de dissocier vigne et tradition familiale, et ça se voit dans les paysages viticoles. Le monde perd ses repères, mais la vigne demeure inchangée. On adore ceux qui la travaillent et qui vous en font déguster les produits ! Personne ne peut s’auto-proclamer faiseur de vin sans s’inscrire d’abord dans une lignée familiale. Le vin est une chanson de geste médiévale. On y devine la présence invisible de héros intemporels, habiles ouvriers de la continuité. J’ai vu ces héros au travail, ils sont courageux, ingénieux et joyeux. Ce que l’Homme ancien a su faire de la vigne est une oeuvre pour ses semblables d’aujourd’hui. Certes, les vins obéissent sans cesse aux réglementations du moment, ils obtiennent des labels reconnus, conformes à l’air du temps, bios ou environnementaux; mais l’essentiel est culturel et familial. La culture, les traditions et les familles sont bien souvent indifférenciées dans la genèse d’un vin. Les unes ne vont pas sans les autres. Traversez un paysage de vignobles, vous y serez toujours rassurés par leur immuabilité. Les vignobles antiques devaient ressembler à ceux d’aujourd’hui.

Patiemment, les familles de vignerons ont fini par tout connaître de l’économie humaine et naturelle alentour. Le vin n’est pas un sous-produit venu d’ailleurs. Il ne peut pas s’échapper de son destin, qui est principalement de garantir le droit pour tous, à un immuable art de vivre; chacun aime y être admis. C’est vrai en France, et dans beaucoup d’endroits au monde, pour lesquels ce pays est encore une source d’inspiration. C’est aussi parce que le vin est comme une justice immanente : les lois naturelles non suivies amènent des problèmes, voire des sanctions…boire avec modération ou rentrer en dépossession progressive de tout son être. Les familles de vignerons ont acquis une pré-science qui leur fait voir ce qui est bon à l’aune de leur seule force de travail et de ce que la nature peut offrir. La mécanisation s’est bien-sûr invitée avec succès, mais sans rupture, sans démesure. Le raisin reste un fruit fragile et périssable. La richesse des arômes et des saveurs qu’il est capable de générer en fait un produit délicat et susceptible; il ne s’accommode que d’un travail de virtuose.

Le Psaume 103, puisé dans la Bible près d’un millénaire avant Jésus-Christ, chante en ces termes : « Et Bonum Vinum Laetificat Cor Hominis » (« Et le Bon Vin qui Réjouit le Coeur de l’Homme« ). Quand le monde échapperait à tout contrôle, quand Tik-Tok et Amazon auraient cessé d’émettre …. la vigne, ses paysages, ses familles de vignerons et ses vins exquis seraient toujours dans nos coeurs !

Freddo

(*) Chateau Minuty, Gassin, Var.


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