
L’allée de palmiers est ingénieusement éclairée par des rais de lumière dirigés de bas en haut. Et quelle hauteur ! Ces arbres étranges s’élèvent dans leur quête incessante de soleil pour se terminer par un panache de petite dimension perché à l’extrémité d’un interminable tronc. Dans l’extrême sud de l’Italie, nous avions vu les mêmes spécimen, attachés à la compagnie de fringants cactus, trouvant ensemble leur bien-être dans une sécheresse endémique.
Il faut pénétrer toute cette verdure pour déboucher sur un spectacle semblant sorti d’un studio d’animation.
Nous sommes dans un lieu protégé de Saint-Tropez, au château de La Moutte, dont le domaine dégringole jusqu’à la mer, à quelques enjambées en contrebas. L’étrange silhouette de cette demeure hors d’âge ne nous laisse pas indifférents. En dépit de deux tours rondes et trapues qui l’enchâssent et qui évoquent les tours sarrasines de ce littoral, elle hésite à s’imposer à nous. Ses dimensions ne portent pas atteinte à la grâce naturelle de son teint clair. Un fronton discret lui sert d’ornement principal et sa couverture dressée de claustras lui donne des airs toscans.
Nous franchissons cette allée comme les Hébreux conduits par Moïse, fuyant à pied sec les chars de Pharaon lancés à leur poursuite au travers de la Mer Morte, dressée en murs d’eau de part et d’autre. Nous n’aurons pas à chercher de places, car la cour du château est assez vaste, bien aérée et bien éclairée. Un piano à queue Steinway & Sons (comme toujours) est disposé sur une scène centrale. Il faut s’en approcher jusqu’à portée de main pour le sentir, monumental et prometteur d’un assaut musical de grande ampleur. Deux projecteurs installés chacun à une fenêtre de la galerie du premier étage lui donnent une apparence démesurément grande et lui confèrent une indéniable autorité. Il est seul, comme s’il avait besoin de ce moment de concentration avant de montrer sa supériorité au public, avec l’arrogance aristocratique d’un enfant prince.
Giorgi Gigashvili
Scarlatti : Sonate en do majeur, K.487 / Sonate en ré majeur, K.29 / Sonate en la majeur, K.113
Prokofiev : Sonate pour piano n°7 en si bémol majeur, op. 83

Un peu de temps, et le cavalier attendu va rentrer en lice pour rejoindre sa monture. Vont-ils, à eux deux, parvenir à ravir l’attention de tant de têtes, couronnées parfois d’un fin diadème de préciosité de salon ? le public présent ce soir-là est estival, mais trié. Non pas qu’il soit membre d’une obédience ou d’un cercle privé, mais un peintre imaginaire a pu y mettre une petite touche d’élitisme, aux reflets ensoleillés bien perceptibles. Il me vient d’imaginer la rutilance de leur intérieur et le raffinement de leurs jardins d’été où il fait bon prendre les alizés, le soir venu. La présence discrète que quelques distingués bienfaiteurs, sensibles autant que généreux, me confirme que nous avons pénétré un cénacle estival haut-de-gamme. Que serait la musique sans une audience capable d’en percevoir les variations et les mouvements ? Un compositeur suit son inspiration ou libère son génie dans la solitude absolue de son lieu de travail; mais le talent d’un pianiste ne jaillit finalement qu’au contact de ceux qui sont venus goûter à ces délices réservés. Dans quelques instants, un pianiste géorgien va monter sur cette petite scène vers son immense piano, livrant une bataille de virtuose dont la victoire est certaine. A ce niveau, c’est comme aller voir un gladiateur qui ne perdrait jamais ses combats.
Tout le monde connaît l’ordre des morceaux. Une personnalité éminente du monde la musique a bien circonstancié le programme, lors d’une introduction plutôt érudite.
Les voix se sont tues, il ne reste que le silence, comme la toile vierge du peintre avant son premier trait au pinceau. Il se passe quelques secondes où le corps du pianiste, ses doigts, ses bras, ses épaules, ses pieds se préparent à se lancer dans une époustouflante chevauchée. Comment poser ses doigts aux endroits exacts ? le premier accord entendu doit être parfait, et déclencher une envolée de notes occupant instantanément l’espace silencieux. Il semble que cet espace soit infini, il pourra s’y loger autant de notes et d’accords joués par le pianiste que nécessaire. La cavalcade est lancée, elle est entièrement sous la domination du pianiste. C’est un démiurge de la musique. Il est capable de faire sortir de son instrument un esprit pénétrant tous les interstices de notre peau et de le faire rentrer quand il le décide. Rien ne lui échappe, c’est de la maîtrise absolue. Comment fait un musicien chevronné pour mémoriser l’intégralité des accords et arpèges, main droite – main gauche, les rythmes, les expressions, les temps ? Se peut-il qu’un enchaînement d’une sonate de Scarlatti, ressemblant à celui d’une autre de ses sonates soit joué par erreur dans l’une et l’autre ? non…les doigts hyper agiles du pianiste ne font pas de fausse route, à ce niveau. Tout est admirable, et on a admiré jusqu’à la tombée de la nuit !
Lisa Batiashvili
César Franck : Sonate pour violon et piano en la majeur, FWV8

Mais l’équilibre de la Création ne serait pas achevé si Giorgi chevauchait seul sur son piano. Advint alors Lisa, combattante aux (ch)armes multiples, dont un violon rarissime (un Joseph Guarneri « del Gesu » de 1739). Une flamme brûlante de notes s’est alors formée lorsqu’elle est entrée et restée dans les aigus sans crainte. C’est une douce ivresse musicale qui s’est emparée des meilleurs auditeurs, ceux qui comprennent l’extrême savoir-faire de ce duo d’un soir. Le chant du violon à ce degré de perfection n’est possible que si le corps de la violoniste communique à l’instrument cette suavité dont il est friand. Les notes s’échappant des deux instruments sont comme entrées en fusion, sous l’effet d’une chorégraphie de plein air à deux. C’est cette scène, à cet instant, qui donne sa juste valeur à la prouesse physique, technique et musicale d’un jeu nocturne en duo.
« La musique donne une âme à nos coeurs, et des ailes à la pensée ».
Platon (Ve siècle av. J.-C.)
Freddo – 20/08/2022
