Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage

J. du Bellay

De la pluie à Cavalaire


UN énorme nuage de pluie orageuse s'avance sur le bateaux bien alignés dans la marina du port de Cavalaire. Les palmiers attendent le choc
2022 – Orage s’approchant de Cavalaire, 83

« Fantasy« , par le groupe Earth, Wind and Fire, vous connaissez ?

L’entame musicale est aussi envoutante aujourd’hui que lorsque je m’essayais à danser dessus à l’âge de seize ou dix-sept ans. C’est invariablement un grand rendez-vous avec l’émotion quand je l’entends ! l’instrumental et les voix sont comme une architecture flamboyante. Il y a des morceaux comme ça, qui habitent tout votre corps, en propriétaire des lieux. C’est ce fantasme qui me prend tout entier lorsqu’un magistral orage rentre en scène ce soir là. Il n’était pas du tout invité en aussi grand nombre et son entrée se fait longue et triomphale, dans un vacarme et des jets de lumières plébiscités par les spectateurs. Et pourtant, le public était venu pour un tout autre spectacle : celui d’un été encensé de superlatifs estivaux par la météo. Tous ces gens étaient d’accord entre eux pour déambuler avec une indolence éphémère dans une suite de quais où s’amarrent les bateaux.

Personne ne largue jamais ses amarres, sauf nous, partis en mer dès le matin. Heureusement, nos palais de gastronomes nous ont guidés, une fois de plus, vers une bonne idée de marins occasionnels : lever l’ancre et rentrer prestement avant le début du spectacle ! un peu dommage, car une fois à terre, c’est comme s’installer à une place de cinquième catégorie au concert : on est loin de la scène, on ne voit pas tous les musiciens, mais on y est quand-même; alors qu’en mer, l’orage ne vous laisse en vie … que s’il en a envie. La mer est noirâtre, comme un gouffre sans fond. Elle est creusée partout, et des murs d’eau salée surgissent avant de s’effondrer juste a côté ou juste sur votre bateau qui s’ébroue dans un grand assaut de larmes. Les regards font peu fièrement semblant d’y croire et cherchent le salut dans des pensées terre-à-terre, pour ainsi dire. C’est toute la furie d’un champ de bataille en présence de forces inégales.

Notre tablée prend place à terre, dans la promesse d’une rencontre délicate avec les plaisirs gustatifs inscrits à la carte. Il y a du monde et de la nonchalance partout autour de nous. Normal, c’est l’été dans le Var. Mais voilà soudainement que les déambulations de nos vacanciers prennent un mauvais tour. Qu’ont ils fait pour attirer la foudre de Zeus, lui qui a béni les premiers grecs bâtisseurs du port d’Heraclea Cacabaria où nous nous trouvons ? Les quais se vident de leurs passants, dont le droit au soleil pour tous, en t-shirts et en tongs, vient de leur être brusquement retiré. Un immense ballet nuageux, aussi épais que sombre enveloppe toute la ville, descendant des collines avoisinantes. Déjà de longues lignes droites inclinées se précipitent hors des nuages, semblables à un lourd mille-pattes, se frayant un chemin entre ciel et terre à 100 mètres de nous. Ce n’est pas tout à fait l’Apocalypse biblique, mais cela rappelle que la fin devrait venir du ciel…

Tout le monde cherche un abri, mais ici rien n’est gratuit. La tension est palpable, il n’y a que des couples, des familles ou des groupes. En vacances ici, vous ne verrez pas de gens seuls… ça remonte le moral ! Le sol, enfin libéré de toute entrave humaine, laisse entrevoir des objets insolites arrachés sans autorisation par l’orage à leur propriétaire. Un toit coulissant se referme sans charme au dessus de nos têtes, transformant notre terrasse d’accueil en un habitacle ni esthétique, ni estival. Alors qu’un arrosage massif est déjà en action non loin de nous, un autre mille-pattes prend forme, semblable au premier. Il se dirige vite sur nous, précédé de son souffle enveloppant, un vent tempétueux. Une animation sans chorégraphie s’est improvisée au dessus de nous et à l’instant même, se déversent des trombes d’eau exagérément abondantes. La surprise mêlée d’amusement n’a duré que quelques instants puisqu’immédiatement de l’eau se met à déborder de partout vers le sol de notre refuge de (mauvaise) fortune. On est comme dans un bateau ayant plusieurs voies d’eau. L’équipage du restaurant éponge et écope, une course de vitesse est lancée contre les éléments en état de déchaînement. Nos tables sont rapidement soustraites à l’assaut pluvieux car nous avions pris place tout au bord de la terrasse. Face à l’ampleur des ruissellements venus de l’extérieur, l’hôte des lieux déclenche sa procédure d’urgence : une cloison plastifiée transparente se déroule du plafond, nous expédiant carrément dans une ambiance de refuge collectif pour naufragés de l’été. Adieu l’ambiance estivale du restaurant en familles !

Une belle pluie orageuse est en train de s'abattre sur les bateaux de plaisance de la marina du port de Cavalaire
Cavalaire – 14/08/2022

De telles arrosages sont rares(issimes) en cette saison et à cet endroit. Le soleil y règne sans partage, en autocrate bienfaiteur. La chaleur insistante et possessive a une conséquence directe : l’évaporation des eaux de surface, sur terre et sur mer. Cette évaporation s’accumule-t’elle ou circule-t’elle ? il ne fait aucun doute que les variations de températures en altitude génèrent des changements d’état des masses en présence, de gazeux à liquide.

Quelqu’un sait-il si notre planète a d’abord généré les grands réservoirs d’eau salée et d’eau douce ayant donné naissance aux pluies par évaporation ? Ou l’inverse : les pluies nées dans l’atmosphère des origines ont-elles rempli ces immenses réservoirs ? toujours est-il qu’une portion de ces eaux est absorbée par le règne végétal et le règne animal dans des processus de métabolisme vital. Et une fraction est utilisée, dans un abime d’activités industrieuses, par le summum de la Création : l’humanité.

Cette eau littéralement tombée du ciel, un soir d’été sur la marina, comme la manne tombée sur les Hébreux, est une bénédiction. Des millénaires de travail, de vie sociale et de traditions ont pu, grâce à l’eau, s’écouler, pour ainsi dire, et imprimer un mouvement chaotique vers le progrès.

La Nature voulue par Dieu dans son jardin d’Eden, peut-elle à présent « reprendre » aux hommes cette bénédiction des premiers temps ? ce ne fut pas le cas ce soir là à Cavalaire, et la promesse d’extinction, inscrite sur les rouleaux du destin, n’était pas pour aujourd’hui.

Freddo

Magnifique et lumineux coucher de soleil après l'orage sur la marina de Cavalaire
Cavalaire – 14/08/2022


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