Terre dépouillée
La porte du rez-de-chaussée vient de s’ouvrir sur une sorte de patio centenaire, au centre du village. Rien n’y est irréprochable, ni la propreté des dalles, ni l’état des murs anciens, ni les installations électriques bien visibles. Sans même parler des bacs à ordures colorés, calibrés pour les ruelles et bien remplis, sagement alignés, comme des Gardes Suisses au Vatican. Un air brûlant nous enveloppe aussitôt et nous fait rapidement suffoquer. La température s’approche des 40 degrés, le silence et la chaleur se partagent la suprématie aérienne : pas une voix, pas le moindre battement d’aile ou roucoulement, plus d’hirondelle au son strident. Les murs blanchis à la chaux et sans fenêtre se font face de part et d’autre, dans un parfait côte à côte. Seuls quelques cactus aguerris aux morsures du soleil ont été priés de rompre la blancheur omniprésente, en échange de faibles rations d’eau.
L’eau, justement, nous en reparlerons.
La Dolce Puglia
Allora…Nous sommes dans le sud du Salento, l’extrême sud des Pouilles, dans le talon de la « botte italienne ». Qui aime l’Italie doit aller rendre hommage aux Pouilles, au moins une fois. Au nord, les voluptueuses Murge abritant la vallée d’Itria et ses trulli adorablement artisanales ne sont que l’avant-scène d’un immense théâtre de plein air. Les paysages légèrement ondoyants, sertis de vignes et d’oliviers, abritent une multitude d’habitations d’inégale esthétique, bien blanches et imitant souvent ces trulli paysannes du XIXe siècle. Comme partout en Italie, à l’exception de la plaine du Pô, les routes sont priées de contourner les vicissitudes du paysage. Prenez votre temps, ne faites pas comme les Italiens roulant plus vite que nécessaire, doublant et klaxonnant comme ils parlent, c’est-à-dire avec entrain toujours, avec grand empressement souvent…
Une fois franchie l’horizon à hauteur de Galatina, sur une ligne est-ouest, le Salento se découvre rapidement et complètement. Il s’insinue dans vos yeux sans prévenir, sa présence chaude et dénudée devient presque érotique. Les Pouilles vous ont servi le grand jeu au Nord, mais elles n’ont plus les mêmes pudeurs au Sud. Vous n’êtes sans doute pas prêts à cela, vous voyez bien que tout ici est différent des routes imaginaires de l’Italie touristique des Lacs, de la Côte Ligure, de la Toscane, de la Vénétie, de la côte Amalfitaine. Mais que s’est il donc brusquement passé en Italie, sous nos yeux ? Et pourquoi ce sentiment de pénétrer une terre inconnue ?
Feu aux Pouilles
Cette année, l’été brûle les corps et les routes, et ici il met littéralement le feu à nos pieds. L’idée de la terre brûlée et des bûchers purificateurs du Moyen-Âge s’impose à nous. Le premier feu de broussailles nous a mis en alerte, nous pensions être les témoins d’une catastrophe écologique en train d’éclore sous nos yeux. On se disait que « quelqu’un » allait donner l’alerte, surtout à l’approche rassurante d’une voiture de police (ils appellent ça la Polizia Locale) arrivant en sens inverse. Nous nous retournions pour voir avec quelle bravoure tranquille ces policiers surgis de la route allaient prendre en main la situation. L’Italie du Sud n’allait pas s’ajouter aux réjouissances de cet été où tant de feux de forêt se déclenchent chez nous, en France. On pouvait même penser à une maîtrise aisée de la situation. Avec moins de moyens qu’en France ou même qu’en Italie du Nord, une sorte de débrouillardise généralisée, mêlant les moyens de la force publique et la solidarité des habitants allait rapidement prendre le dessus…mais quel est donc cet endroit où la police, finalement, passe son chemin devant le feu conquérant, sans même ralentir, laissant voir le bras du conducteur a l’extérieur, fenêtre ouverte, une cigarette à la main !
Moment clé, chargé d’incrédulité : y a-t-il seulement une brigade de pompiers aux alentours ? Nous ne le saurons pas, mais à partir de cet instant, nous venions de prendre conscience que cette Italie-là allait nous surprendre et nous alerter.
Les routes sont en mauvais état, sauf les Strada Provinziale, qui semblent attirer, un peu, l’intérêt des administrations qui ont la charge de leur sauvegarde. On ne s’étonne plus de rouler parfois sur une route fraîchement enduite de bitume sur sa moitié droite seulement. L’autre moitié, c’est pour plus tard, quand l’argent sera à nouveau disponible. Il n’y a pas d’équivalent en France. Les voitures y sont assez nombreuses, au comportement très imaginatif, la débrouille, pour le coup, y est plus connue que le code de la route. Les bandes blanches sont omniprésentes mais leur fonction n’est pas d’interdire un dépassement; leur fonction est juste de matérialiser les 2 voies. Pas étonnant que tout le monde les franchisse dans de grands élans, bruyamment motorisés…
Mais peu importe, puisque chacun est tantôt dominé, tantôt dominant. Égalité parfaite des forces : la poussée d’Archimède, en guise de code de la route.
Les stigmates de feux sauvages le long des routes comme en profondeur dans les terres avoisinantes sont interminables. Elles nous ont donné autant d’occasions d’émettre des hypothèses sur leurs origines. Une telle étendue de terres brûlées, certaines encore fumantes, ne peut en aucun cas être le fruit du hasard.
Justement, quand on parle de fruits…

Pouilles d’exil
Nos imaginations de gastronomes nous avaient convaincus que nous allions être ivres d’olives et de vignes, toutes soumises à la passion bi-millénaire des peuples du sud pour ces cultures. Nous n’avions pas de doute sur les étendues d’oliveraies aux couleurs bleu-vert argenté si typiques. Des milliers d’arbres de tous âges allaient s’offrir à notre imagination. Il y aurait des jeunes plants bordant leurs aînés centenaires, et l’homme y mettrait un soin discret mais efficace. Normal, car l’huile d’olive est tout simplement une onction divine sur nos plats aux saveurs variées. On a souvent entendu parler des cultivateurs-entrepreneurs sur tout le bassin méditerranéen, ayant conquis leur prospérité à force de travail et d’amour de leurs oliveraies. Il ne pouvait pas en être autrement dans les Pouilles; d’ailleurs, c’est un peu l’image que nous avons ramené du plateau des Murge, plus au Nord. D’innombrables petits enclos murés de pierres sèches y façonnent un paysage pastoral des plus souriants, égayés par le long cisaillement des cigales.
Les vignes y sont aussi choyées et produisent des vins enchanteurs, au fort accent italien. Gravina, Martina Franca, Locorotondo. Les parcelles sont nombreuses et les surfaces petites, parfois en enclos, certainement bien soignées par leurs propriétaires. Peut être se sont ils organisés comme nos vignerons bourguignons ou plusieurs propriétaires se partagent le même cru. Plus sûrement cela ressemble à une mosaïque de « climats » bourguignons, mais moins dense.
Mais ça, c’était au Nord des Pouilles.
Maintenant nous avons franchi la ligne imaginaire reliant Ostuni la Ionienne et Otrante l’Adriatique.
D’oliviers, de vignes, il n’en reste que les parties boisées les plus coriaces. Une pesante impression de spoliation ou d’exode nous habite de plus en plus. Les oliviers se sont comme dépouillés de leurs feuilles et de leurs fruits qui semblent s’être exilés ailleurs et pour toujours. Tristement abandonnés, les troncs, la terre et les murets délabrés n’ont pas eu d’autre choix, eux, que de rester au pays. J’avais appris dans mon enfance que l’Italie du Nord, puis la politique agricole commune avaient permis au Sud (Mezzogiorno) de regagner une certaine prospérité agricole; de maintenir et de renforcer une société de villageois sachant utiliser avec ingéniosité l’abondant soleil et les eaux souterraines. Mais au fil des jours, on comprend mieux que des maux ravageurs sont à l’œuvre sur ces étendues agraires couvrant tout le Salento. On ne pensait pas que ces maux seraient à ce point omniprésents durant notre séjour dans le Salento.
Nous venions de passer quelques jours dans la riante vallée d’itria, parsemée de lieux historiques où l’architecture des trulli et des églises, la foi et le travail fournissaient une vitalité touristique et spirituelle suffisante pour nous plaire. Et nous avions l’intention de nous enfoncer dans le sud comme des égyptologues en Haute Egypte. A l’origine de notre voyage dans les Pouilles, il y avait cette envie de parfaire notre connaissance de l’Italie en parcourant une région moins fournie en touristes. Cela supposait à l’évidence d’aller à la rencontre de ces deux contrées bien différentes que sont les Murge au Nord et le Salento au Sud. L’Italie est sans conteste un pays unifié depuis le XIXe siècle, la langue italienne a été imposée dans toutes ses provinces, bien que l’allemand autrichien soit toujours la langue vernaculaire du Trentin-Haut Adige à l’extrême nord du pays et que d’innombrables dialectes aient survécu dans tout le pays. J’ai même entendu dire qu’on y pouvait entendre le griko, un idiome grec dans certaines contrées au sud de la côte adriatique, sans toutefois que cela ait été vérifié par l’un de nous.
Les sites balnéaires qui jalonnent l’Arc Ionien autour du golfe de Tarente, et les sites naturels remarquables qui font face à l’Albanie ou à Corfou sont nombreux. Le tourisme y est partout italien, absolument pas international. Essayez de vous faire comprendre en anglais ou d’éviter les embrouilles désagréables ou éventuellement coûteuses à chaque paiement, si vous ne parlez pas italien …
Ce tourisme balnéaire est suffisamment dynamique pour permettre à la frange côtière du Salento d’en tirer subsistance. Les cités remarquables de Gallipoli et d’Otrante ont beaucoup à offrir. Les multiples féodalités, principautés et royaumes qui s’y sont succédé depuis l’antiquité ont laissé assez de richesses à leurs successeurs d’aujourdhui. Le foisonnant commerce Orient-Occident d’antan a disparu, cédant sa place au non moins foisonnant tourisme italien, qui préserve ces cités d’un déclin certain.
Mais le sud de l’Italie est peut-être en train de mourir, sous nos yeux, préfigurant une catastrophe de plus grand ampleur encore, ailleurs qu’en Italie
Sans société agraire, une région ne peut survivre longtemps. A part certains endroits du monde où les dollars injectés par milliards leur donnent l’illusion d’un leadership conquérant sur des terres sableuses mais ensoleillées, il n’y a pas de lieux vivants sans société agraire à proximité. Une société agraire vivant des produits de la terre ne subsiste que par l’attachement et la volonté humaines. Elle remonte de nombreux siècles antérieurs, ou s’invente de période en période grâce à l’arrivée de familles laborieuses et désireuses de s’implanter. Mais le Salento agricole produisant olives et vignes n’est déjà plus. Il brûle. Du feu et du soleil.
Ce feu consume littéralement le Salento, les parcelles noircies se sont multipliées à l’infini, partout où le regard se porte, la désolation s’est invitée. Nous avons vite compris que les terres agricoles brûlées se sont répandues sous une double pression, humaine et naturelle. Les hommes ont allumé des feux dans leurs propres parcelles pour purifier la terre d’une bactérie tueuse venue de loin. Ils ont peut être aussi obéi à des injonctions protectrices venues d’autorités légales ou auto-proclamées…
Les vignes ont disparu, seules quelques arpents subsistent. On se demande à qui sera vendu le raisin, pas une coopérative en vue, pas une « Masseria » (ferme collective) en état apparent de fonctionnement. C’est encore pire pour les oliveraies. Les stigmates du feu sont absolument partout, les arbres ayant survécu peinent à générer des surgeons à leur pied. Où est la verdure enchanteresse des oliviers du Nord ? Les murets délimitant les enclos sont effondrés, la terre nourricière n’est plus qu’une croûte inhospitalière. Il n’y a pas de paysans, car il ne reste rien à cultiver. Parfois, de beaux labours gras surgissent, isolés mais réconfortants. C’est que la vie existe toujours. Hormis ces rarissimes labours, le paysage compose une image ternie, opaque et gémissante. Des déchets décolorés par le soleil jonchent les sols, personne ne nettoie plus rien, l’habitat habité se fait rare. C’est donc l’exode intégral : la vie humaine et végétale s’en sont allées.
En ces temps de bousculade climatique planétaire, comment écarter l’idée d’une érosion certaine de tout le sud de l’Europe ? La société de loisirs qui s’est largement implantée sur les beaux rivages du Salento ne constitue en rien un rempart contre le déclin. La mode et les habitudes, en matière de loisirs, ne sont pas d’une grande pérennité, ce qui plait aujourd’hui, ne plaira plus demain ou ne sera plus permis, sous l’effet d’un climat qui déjà impose aux humains de renouer avec les modes de vie oubliés de leurs ascendants. Ce que l’on croyait certain, le progrès et ses auxiliaires technologiques, ne l’est pas. Ce que l’on pensait acquis, la prospérité et l’égalité au bout du chemin de progrès, est peut-être une pure invention de l’esprit humain. Ce que l’on croyait être ferme sous nos pieds, la terre nourricière, n’est peut-être plus un refuge. Qu’en sera-t’il demain si les maux dont est atteinte l’Italie du sud devaient se propager plus au nord ?
Le soleil
L’astre déifié est devenu une source d’inquiétude. Au Salento il a toujours « fait chaud », mais cet été 2022, il y a fait très chaud, dès les premières heures du jour. Cette chaleur persistante et d’ampleur grandissante pose problème. En soi, des journées ensoleillées en été et au sud ne sont que des bonnes nouvelles pour les touristes. Le problème vient d’une alliance bien inopportune des rayonnements solaires avec d’autres facteurs. Gare à cette conjonction !
L’eau
Il manque d’eau. Tout est sec, archi-sec. A tel point que la végétation s’embrase toute seule, sous l’effet d’une chaleur suffocante et de petites brises tièdes très fréquentes. C’est ainsi que se consument les parcelles du Salento. Personne n’y prête attention, surtout pas la Polizia Locale et encore moins les pompiers, jamais aperçus. Cela impressionne toujours de voir un feu dans la nature. Quand on vient de France et que l’on connaît bien son sud, comme c’est notre cas, rien n’est plus désespérant que d’assister en spectateur éberlué à un feu livré à lui-même dans une nature déjà bien meurtrie. Il ravage tranquillement quelques arpents de terre, puis s’éteindra, non sans avoir marqué l’endroit de son sceau noirâtre, tué la vie sur son chemin et laissé une odeur âcre de victoire. La mort tapie dans ces flammes. Les esprits logiques diront qu’il y a de moins en moins de matières combustibles naturelles à disposition du feu, ce qui restreint l’étendue de sa malveillance. D’autres esprits diront que cela apporte à la terre des éléments indispensables à une reprise de la vie, azote et phosphore.
Ah…si seulement il y avait de l’eau tombée du ciel ! L’eau apporterait la vie, mais le feu la dévore.
La bactérie
Nous avons parcouru plus de 1000 km dans les Pouilles. Le territoire du Salento, depuis 2013, est à la merci d’une bactérie, Xylella Fastidiosa une « gamma protéobactérie de la famille des Xanthomonadaceae » (site de l’Anses : Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail). La dénomination elle-même de cette bactérie, fait peur à la famille que nous sommes. Comme on a connu les nombreux variants ou mutants du Covid depuis mars 2020, on ne peut que s’incliner devant l’inventivité de la nature. Elle sait donner vie à des micro-organismes destructeurs. Nous étions venus par amour pour ces terres picturales, cette langue musicale et ces italiens malicieux et palabreurs. Mais cela pourra-t’il exister encore, alors que la terre brûle tout autour ? La réponse est : non.
Ce qui dévore le sud de l’Italie pourrait bien dévorer notre sud également. Ce serait un désastre, car nos terres sont incomparablement plus vastes et peuplées. Je ne m’attarde pas sur cette éventualité encore irréelle, mais les bouleversements semblent si rapides qu’il vaudrait mieux y penser avant qu’ils viennent bousculer notre réelle prospérité.
Argent public, argent privé, argent occulte ?
Ah…la corruption, les organisations illégales et les pouvoirs auto-proclamés ! Il semble bien que l’Etat italien et les autorités locales aient quelques entraves sur leur chemin. En arrivant à Otrante par l’ouest, impossible de ne pas voir l’imposant et ostensible bâtiment de la Guardia Finanza. Je me dis que les fonctionnaires peuplant cette institution doivent profiter d’une carrière mouvementée mais certaine, point de chômage à la Guardia. Imagine-t’on une Garde Financière en France ? Il y a bien les Douanes ou le Parquet National Financier, mais ils ne luttent pas contre des organisations de l’intérieur. Dans le sud italien, il y a des contre-pouvoirs qui captent l’argent et les marchés. Cela empêche l’Etat de réguler efficacement. Ça se voit. On se doute que l’argent public chemine sur des circuits chaotiques et non balisés, propices aux égarements. Bienvenue en Italie !
Si vous le pouvez, allez dans ce sud italien. Ils ont des hôtels, des sites, des restaurants où partout règne une joie de vivre. C’est par là, a Polignano, qu’on a chanté pour le première fois « volare cantare », le Bel Canto c’est tellement italien…
Mutatis Mutandis
Votre présence et votre goût pour la dolce vita leur permettra de travailler et de vous servir. Ils sont excellents dans le service. Cette Italie est à 1800 km de Paris, c’est l’Europe et l’Union Européenne. Ses habitants sont les vigies des désastres écologiques possibles qui nous guettent. Allons à leur rencontre. Ces terres ensoleillées et baignées de mers chaudes pourraient accueillir des esprits entrepreneurs et innovants en Europe, imaginons une Silicon Drive le long de la mer Ionienne…










